REVUE BELGE DE MUSICOLOGIE BELGISCH TIJDSCHRIFT VOOR MUZIEKWETENSCHAP VOL. LXXIV (2020) revue belge de musicologie belgisch tijdschrift voor muziekwetenschap comité de rédaction – redactiecomité: A n n e -E m m a n u e l l e CEU LEM A NS, M a r i e -A l e x is COLI N, M a r i e COR NA Z , M a r k DELA ER E, Va l é r i e DU FOU R, H e r m a n SA BBE, B r igi t t e VA N W Y M EERSCH, P h i li ppe V EN DR I X, R é m y CA M POS, B a r ba r a H AGGH, C h r istoph e r B r e n t M U R R AY, R u d ol f R ASCH, M a rgu e r i t e SA BLON N IÈR E Secrétariar/S ecretariaat : Henri VANHULST ABONNEMENT Belgique/België € 40,00 (frais d’expédition compris / verzendingskosten inbegrepen) Etranger/Buitenland € 40,00 (frais d’expédition en sus / plus verzendingskosten) La SOCIÉTÉ BELGE DE MUSICOLOGIE a pour but de réunir les personnes qui s’intéressent aux études de science et d’histoire et d’encourager les progrès des études musicologiques en Belgique. La REVUE BELGE DE MUSICOLOGIE est son organe. La Société Belge de Musicologie comprend des membres effectifs (nationalité belge; cotisation: € 30,00; couple € 32,50) des membres correspondants (nationalité étrangère; cotisation: € 32,50), des membres adhérents (ou passifs; cotisation: € 30,00) et des membres étudiants (cotisation: € 15,00; pen dant une période de cinq ans), admis sur leur demande et sur présentation de deux membres après avis du Conseil d’administration. Les cotisations, qui comprennent l’abonnement à la Revue Belge de Musicologie, doivent être versées au compte 310-0337703-35 de la Société Belge de Musicologie, Bruxelles (IBAN BE57 3100 3377 0335; BIC: BBRUBEBB). * * * DE BELGISCHE VERENIGING VOOR MUZIEKWETENSCHAP heeft tot doel al de personen samen te brengen die belang stellen in de studie der muziekwetenschap en van de muziekgeschiedenis, en de vooruitgang van de studie der muziekwetenschap in België aan te moedigen. HET BELGISCH TIJDSCHRIFT VOOR MUZIEKWETENSCHAP is haar orgaan. De Belgische Vereniging voor Muziekwetenschap bestaat uit werkende leden (Belgische nationali- teit; bijdrage: € 30,00; echtgenoten: € 32,50), briefwisselende leden (vreemde nationaliteit: € 32,50), steu-nende leden (of passieve; bijdrage: € 30,00) en leden-studenten (bijdrage: € 15,00; gedurende een periode van vijf jaar), aangenomen op hun aanvraag en op voorstel van twee leden, na advies van de Beheerraad. De bijdrage, waarin het abonnement op het Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap begrepen is, dient gestort op rekening 310-0337703-35 van de Belgische Vereniging voor Muziekwetenschap, Brussel. (IBAN BE57 3100 3377 0335; BIC: BBRUBEBB). ABONNEMENTS ORDINAIRES GEWONE ABONNEMENTEN s’adresser à la zich wenden tot de SOCIÉTÉ BELGE DE MUSICOLOGIE A.S.B.L. Rue de la Régence 30, 1000 Bruxelles BELGISCHE VERENIGING VOOR MUZIEKWETENSCHAP V.Z.W.D. Regentsschapstraat 30, 1000 Brussel Couverture/Omslag: Eugène Samuel-Holeman, La Jeune Fille à la fenêtre, avec la mezzo Pauline Claes et l’ensemble Stum und Drang dirigé par Thomas Van Haeperen, mise en scène de Françoise Berlanger, art visuel de Marcel Berlanger ; Le Senghor, Centre Culturel d’Etterbeek, le 18 septembre 2020. Photographie de Céline Rallet. Revue belge de Musicologie Belgisch Tijdschrift vo o r Muziekwetenschap LXXIV 2020 Brussel-Bruxelles Regentschapsstraat 30 Rue de la R égence Publications de la Société belge de Musicologie Première Série - Eerste Reeks I Paul Collaer, Darius Milhaud 22,5 x 17,5 cm, 240 p., 36 ill. Antwerpen, De Nederlandsche Boekhandel épuisé / uitgeput Deuxième Série - Tweede Reeks I Suzanne Clercx, Le baroque et la musique, Essai d’esthétique musicale 21 x 15 cm, 240 p., mus., Bruxelles, Librairie Encyclopédique épuisé / uitgeput II J. Van Ackere, Pelleas et Melisande ou la rencontre miraculeuse d’une poésie et d’une musique 21 x 15 cm, 30 p., mus., Bruxelles, Librairie Encyclopédique épuisé / uitgeput Flores Musicales Belgicæ I Pièces polyphoniques profanes de provenance liégeoise (XVe siècle) publiées et commentées par Charles van den borren 30 x 22,5 cm, 76 p., mus., Bruxelles, Librairie Encyclopédique épuisé / uitgeput Hors série - Buiten reeks Mélanges Ernest Closson - Recueil d’articles musicologiques offerts à Ernest Closson à l’occasion de son 75e anniversaire Ch. van den Borren, A.-M. Regnier, G. Alexis, R. Bragard, S. Cape, S. Clercx, P. Collaer, V. Denis, Dom J. Kreps, E.H.R. Lenaerts, E. Montellier, P. Tinel, A. Vander Linden, Mgr. J. van Nuffel, R. Wangermée 24,5 x 16 cm, 200 p., 1 portr. h.t., ex. mus., Bruxelles, Société Belge de Musicologie épuisé / uitgeput Revue belge de musicologie Belgisch tijdschrift voor Muziekwetenschap Rédaction et administration Rue de la Régence 30, 1000 Bruxelles Redactie en beheer Regentsschapstraat 30, 1000 Brussel Vol. lxxiv (2020) sommaire – inhoud D. Chung, A Little Known Manuscript in Brussels (B-Bc 13878) 5 A.-E. Ceulemans, Trois figures hennuyères de la restauration du plain-chant : François-Joseph Fétis, Louis Lambillotte et Théodore Nisard 17 R. campos, Vincent d’Indy écoute Wagner ou comment analyser une expérience sonore 51 A. Heck, Comment bâtir « L’art suggestif de demain » : la critique musicale de Teodor de Wyzewa dans la Revue wagnérienne (1885-1886) 71 E. Baeck, L’Opéra à Anvers pendant la Grande Guerre 85 V. Dufour, Eugène Samuel-Holeman (1863-1942) : un musicien au cœur du symbolisme belge fin-de-siècle 105 R. Suchowiejko, Musiciens polonais à Paris pendant l’entre-deux-guerres : échanges, réseaux sociaux et cadres institutionnels 127 J.-P. C. Montagnier, Autour de la Pastorale maritimo de Julie Reisserová (1888-1938) 143 D. Vergauwen, Joseph Ryelandt in Brugge. De creatie van het “Fonds Ryelandt” in het Stadsarchief van Brugge 167 P. Vandervellen, Le collectionneur et facteur d’instruments de musique Alphonse Van Neste, acteur méconnu du renouveau de la musique ancienne en Belgique 179 Revue des livres – nieuwe boeken 195 Abréviations – Afkortingen – Sigla AcM AMw EMc EMH FAM GMO JAF JAMS JRMA JM KJb MD Mf MGG2 M&L MMg MQ MR RBM/BTM RdM RIM SMw TVNM Acta Musicologica Archiv für Musikwissenschaft Early Music Early Music History Fontes artis musicae Grove Music Online Journal of the Alamire Foundation Journal of the American Musicological Society Journal of the Royal Musical Association Journal of Musicology Kirchenmusikalisches Jahrbuch Musica Disciplina Die Musikforschung Die Musik in Geschichte und Gegenwart, zweite Neubearbeite Ausgabe Music and Letters Monatshefte für Musikgeschichte Musical Quarterly The Music Review Revue belge de Musicologie / Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap Revue de musicologie Rivista italiana di Musicologia Studien zur Musikwissenschaft Tijdschrift van de Vereniging voor Nederlandse Muziekgeschiedenis R evue belge de Musicologie Quelques collections complètes de la Revue belge de Musicologie peuvent être obtenues aux conditions suivantes: Vol. I à XV: € 42,00 l’année (frais d’expédition compris pour la Belgique) Vol. XVI et suivants: € 40,00 l’année (frais d’expédition compris pour la Belgique) Prière d’adresser les commandes à l’administration de la Société belge de Musicologie, 30, rue de la Régence, 1000 Bruxelles Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap Een zeker aantal volledige reeksen van het Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap zijn nog te verkrijgen tegen de volgende voorwaarden: Deel I tot XV: € 42,00 per jaargang (verzendingskosten inbegrepen voor België) Deel XVI en volgende: € 40,00 per jaargang (verzendingskosten inbegrepen voor België) Gelieve uw bestellingen te zenden aan de administratie van de Belgische Vereniging voor Muziekwetenschap, Regentsschapsstraat 30, 1000 Brussel Le collectionneur et facteur d’instruments de musique Alphonse Van Neste, acteur méconnu du renouveau de la musique ancienne en Belgique Pascale Vandervellen (Musée des Instruments de Musique, Bruxelles) S i le violoniste Carlo Van Neste (Anvers, 1er avril 1914 - Bruxelles, 12 juillet 1992) a acquis une renommée internationale, son oncle Alphonse (Courtrai, 24 janvier 1888 - Schaerbeek, 29 décembre 1957) est aujourd’hui méconnu. Il fut pourtant un homme particulièrement talentueux. Décrit comme secret et modeste, Ill. 1. Alphonse Van Neste entouré de son épouse Paule Robin et de son neveu Carlo Van Neste (Collection Dominique Van Neste) Cet article est en partie basé sur la conférence The Belgian Musical Instrument Collector Alphonse Van Neste, a Harpsichord Maker between Tradition and Modernity donnée par Julien Boutique et moimême au colloque Musical Instrument Collectors and Collections organisé par la Bate Collection of Musical Instruments et la Galpin Society à l’université d’Oxford (23-25 août 2019). Julien Boutique et Michèle Schladebach, stagiaires au MIM, ont effectué une partie des recherches, notamment liées à la biographie et l’organisation des concerts par Alphonse Van Neste. Ils ont également participé à l’examen des clavecins. Nous les en remercions vivement. 180 n Revue belge de Musicologie / Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap il était doté d’un grand humanisme et d’une personnalité généreuse1. À l’instar de figures tels Arnold Dolmetsch en Grande-Bretagne ou Henri Casadesus et Édouard Nanny en France, il a joué dans l’entre-deux-guerres en Belgique un rôle non négligeable en faveur du renouveau de la musique ancienne, notamment par le biais de l’organisation de concerts sur les instruments d’époque qu’il collectionnait ou sur les copies mêlant tradition et modernité qu’il réalisait. Le musicien A lphonse Van Neste, issu d’une famille de notaires et d’avocats à la fibre artistique, s’oriente dès son plus jeune âge vers la musique. À 15 ans, il déniche une place de violoncelliste dans un orchestre de Tunis et quitte la Belgique2. À son retour en 1904, il entre au Conservatoire royal de musique de Gand. Il y obtient deux années plus tard un premier prix de violoncelle et un deuxième prix en musique de chambre. Il donne alors bon nombre de concerts, notamment aux côtés de son frère Michel (1895-1951) qui tient le violon3. Dans la presse à partir de 1911, c’est essentiellement en qualité de gambiste qu’il est cité. Il s’illustre par sa « dextérité » et son « style », entre autres avec Wanda Landowska, à l’occasion de l’inauguration du Musée des instruments de musique Willhem Heyer à Cologne en 19134. Entre avril 1919 et décembre 1928, Van Neste est également mentionné à plusieurs reprises pour ses talents de compositeur. Violoncelliste qu’une trop grande timidité a empêché jusqu’ici de conquérir la place qui revient à son talent remarquable, Van Neste a commencé la composition depuis peu d’années. Sans maitre, travaillant seul, avec quelques rares conseils de Paul Gilson, […] il écrivit quelques mélodies alertes et précises, et d’une solide trame musicale5. Si l’on en croit le fondateur de l’Art libre, Paul Colin, la musique de Van Neste est « plus colorée et plus imprévue que la musique française – et très loin, cependant, des colorations systématiques, violentes et brutales de la tradition flamande6 ». Elle se compose d’œuvres de musique de chambre pour piano et violoncelle, de suites pour violoncelle solo, d’une sonate pour piano... À l’instar d’Arnold Schoenberg, Van 1 2 3 4 5 6 Gilles Bechet, « Interview de Dominique Van Neste : la musique au service des jeunes musiciens », Le Soir, 12 décembre 2009 (en ligne, consulté en 2020, www.lesoir.be/art/-titre-j-8217-ai-toujours-aime-lesmaisons-hors-du-temp_t-20091208-00R8AF.html) ; entretien de Julien Boutique avec Dominique Van Neste, Waterloo, 27 août 2018. Jean Bosquet, « Alphonse Van Neste », in Malou Haine et Nicolas Meeùs (dir.), Dictionnaire des facteurs d’instruments de musique en Wallonie du 9e siècle à nos jours (Liège, 1986), p. 435. « Courtrai », Le Guide musical, 17 novembre 1907, p. 704 ; L. L[escrauwaet], « Roulers », Le Guide musical, 15 mars 1908, p. 238 ; « Chronique mondaine », L’Indépendance belge, 5 juin 1912, p. 3. E[rnest] C[losson], « [Joli concert de musique ancienne] », Le Guide musical, 3 décembre 1911, p. 754 ; E[rnest] C[losson], « [Inauguration à Cologne du musée Heyer] », Le Guide musical, 28 septembre - 5 octobre 1913, p. 606 ; J. B[runet], « Quatuor vocal Henri Carpay », Le Guide musical, 22 mars 1914, p. 259. Paul Colin, « Alphonse Van Neste », L’Art libre, 1er avril 1919, p. 1. Ibid. Le collectionneur et facteur d’instruments de musique Alphonse Van Neste n 181 Neste met aussi en musique plusieurs poèmes du recueil symboliste Pierrot Lunaire d’Albert Giraud7. L’organisateur de concerts V ers 1913, précédant Paul Collaer de près de vingt années, Alphonse Van Neste crée aux côtés des claveciniste et cantatrice Suzanne et Arlette Linden la Société de musique ancienne « dont le but est de mieux faire mieux connaître et goûter cette musique des xviie et xviiie siècles qui attire chaque jour davantage l’attention des amateurs d’art et où d’ailleurs les trésors ne se comptent plus8 ». Entre mars 1913 et avril 1914, celle-ci organise une poignée de concerts, considérés par la critique comme « d’un vif intérêt archaïque9 » et mettant en valeur des compositeurs méconnus tels Simon Yves ou Caix d’Hervelois10. L’éclatement de la Première Guerre mondiale met toutefois rapidement un terme à l’initiative. Une dizaine d’année plus tard, en 1927, Van Neste met sur pied les Concerts Alphonse Van Neste. Au rythme de trois à quatre par saison, ils sont jusqu’en 1931 régulièrement programmés au sein du Conservatoire royal de musique de Bruxelles, puis de façon plus irrégulière dans d’autres lieux, notamment la salle de l’Atrium, boulevard du Jardin botanique. Van Neste, qui y participe souvent lui-même, sollicite au gré des programmes la collaboration de divers musiciens dont les pianistes Jean Faurès et Gabrielle Tambuyser, l’altiste et joueur de viole d’amour Charles Foidart, le violoniste Georges Lykoudy, le hautboïste Ferdinand Piérard, le flûtiste Fernand Gilman ou les chanteurs solistes Nany Philippart et Willem Ravelli. Mais il s’attache aussi à la mise en valeur des membres de sa famille, en particulier sa nièce Rosane Van Neste (Courtrai, 1911 - Anvers, 2007), élève d’Émile Bosquet au piano, dont le talent au clavecin est comparé par certains à celui de Wanda Landowska11, et son neveu Carlo, enfant prodige qui connaîtra à partir des années 1930 une carrière internationale. Van Neste apporte à la composition des programmes « un réel souci d’art et d’éducation12 ». Il couvre un large répertoire allant du xvie au xxe siècle, incluant à l’occasion l’une ou l’autre composition de son cru, et fait découvrir au public bruxellois bon nombre d’œuvres en première audition : le concerto en ut mineur pour deux clavecins de Jean Sébastien Bach BWV 106013, les symphonies op. 4 n° 1 de Pieter van Maldere et op. 12 n° 5 de François-Joseph Gossec14, l’ouverture de Numa Pompilio de Johann Adolf Hasse15, la sonate en sol majeur pour violoncelle Ibid. ; « Autour de Pierrot Lunaire », L’Étoile belge, 19 mars 1925, p. 1. Georges de Golesco, « Les Concerts », Durendal, 21 (1914), p. 157. 9 C[harles] M[artens], « Anvers », Le Guide musical, 19 avril 1914, p. 347. 10 L., « Au Cercle artistique », Anvers-Bourse, 9 avril 1914, p. 2. 11 G. S., « Les petits concerts », La Libre Belgique, 25 février 1930, p. 2. 12 « Le concert Van Neste », La Libre Belgique, 16 mars 1929, p. 4. 13 Paul de Maleingreau, « La Semaine musicale. Concert Alphonse Van Neste », Le Vingtième siècle, 30 mars 1930, p. 8. 14 « Conservatoire royal de Bruxelles », La Nation belge, 25 février 1931, p. 7 ; Ernest Closson, « Concert Van Neste », L’Indépendance belge, 9 mars 1931, p. 5. 15 Ernest Closson, « Concert Van Neste », L’Indépendance belge, 9 mars 1931, p. 5. 7 8 182 n Revue belge de Musicologie / Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap et clavecin de Sammartini16 … Van Neste et son « groupe de musique ancienne » sont également invités à participer à différents événements, dont les « soirées de gala avec représentation de tableaux vivants », chacun étant « accompagné de musique du temps jouée sur des instruments d’époque », données au Palais des Beaux-Arts en 1930 et 193117. La presse se fait largement écho de ces concerts qui semblent remporter un vif succès. Celui donné au Musée d’Art ancien de Bruxelles, incluant au programme une œuvre de Jean-Baptiste Loeillet (1688-1720), inspire à Albert Giraud le sonnet suivant : Loeillet La Sonate oubliée À Monsieur Alphonse Van Neste La viole qui chante ainsi qu’un jeune amant Et le clavier que touche une main délicate Ranimant de concert une vieille sonate Ressuscitent pour moi la Belle au bois dormant. Une phrase d’abord a vibré, grave et lente ; Puis, quand elle s’est tue, un menuet léger Déroule son caprice à travers le verger, Au crépuscule heureux d’une fête galante. Et l’œuvre, que l’archet caresse de son crin Le plus tendre et que l’on dirait de Couperin, Si sa fleur ne mêlait une odeur de lavande Au parfum raffiné de l’ambre et l’œillet Et la grâce française à la santé flamande, Est d’un maître gantois qui se nommait Loeillet 18. Le collectionneur D ès les années précédant la Première Guerre mondiale, Van Neste est particulièrement attentif à ce que les œuvres au programme de ses concerts soient interprétées sur les instruments pour lesquels elles ont été écrites. Sans doute est-ce l’un des éléments qui le motive à constituer une collection d’instruments anciens, signés d’artisans ou de manufactures de renom, collection qu’il mettra ensuite à la disposition des musiciens. Van Neste a le nez fin. Il acquiert ainsi une viole de gambe basse à six cordes datée de 1669 de Jacob Stainer, décrite dans la presse comme proche de l’instrument Ernest Closson, « Le concert Van Neste », L’Indépendance belge, 24 février 1930, p. 3. « Pour l’abbaye de Tongerloo », La Nation belge, 12 mars 1930, p. 2 ; « Bienfaisance », L’Indépendance belge, 2 février 1931, p. 2. 18 Albert Giraud, « Le concert dans le Musée », La Revue belge, 1er janvier 1924, p. 35. 16 17 Le collectionneur et facteur d’instruments de musique Alphonse Van Neste n 183 conservé au Musikinstrumenten-Museum de Berlin19 et une pochette de Joachim Tielke de 1670. Sa collection comprend aussi un remarquable ensemble de trois clavecins anversois dont le plus ancien conservé, construit par Hans Moermans en 1584, un clavecin d’Andreas Ruckers « considéré comme le Stradivarius du clavecin 20 », daté de 1646 ainsi qu’un clavecin à double clavier de Johannes Petrus Bull de 1778. Parmi les pianos, Van Neste rassemble un piano carré de 1785 manufacturé à Mons par Ermel père et fils, l’une des premières manufactures de pianos actives dans les provinces belges, ainsi qu’un piano à queue de la célèbre firme londonienne Broadwood daté de 1801. Marié à Paule Robin (1903 - 17 août 1968), Alphonse Van Neste meurt sans descendance le 29 décembre 1957 ; sa prestigieuse collection est alors rapidement vendue et dispersée. Si la viole de gambe Stainer et la pochette de Tielke ne peuvent désormais être localisées21, l’on sait que le clavecin Andreas Ruckers de 1646, qui fait partie de la collection du facteur de clavecins William Post Ross à Boston à partir de 1962, est revendu au musée Vleeshuis d’Anvers en 1976 (ill. 2). Ill. 2. Clavecin Andreas Ruckers, Anvers 1646 (Antwerpen, Museum Vleeshuis, inv. AV.1976.004) © Museum Vleeshuis « Au Cercle musical », Journal de Charleroi, 27 décembre 1913, p. 3. L’instrument auquel la viole de gambe de Van Neste est comparée est conservé à Berlin au Musikinstrumenten-Museum/ Staatliches Institut für Musikforschung sous le numéro d’inventaire 244. 20 Paul Tinel, « La musique de clavier du xvi e siècle à nos jours », Le Soir, 4 mars 1934, p. 5. 21 La viole de gambe aurait été proposée à l’abbaye de Maredsous qui décline l’offre, faute de pouvoir garantir des conditions de conservation optimales. Dominique van Neste, courrier du 7 août 2019 ; Père Nicolas Dayez, courrier du 8 août 2019. 19 184 n Revue belge de Musicologie / Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap Le remarquable clavecin de Hans Moermans daté de 1584 (ill. 3) est associé à Van Neste dès 1912 quand le jeune homme l’utilise à un concert « donné par S. Exc. le ministre de France [Antony Wladislas Klobulowski] et Mme. Klobukowski22 » à Bruxelles. L’instrument a longtemps été la propriété de Frank Hubbard à Boston qui le restaure en 1963. Le facteur américain présente le plan de l’instrument en ouverture de son monumental ouvrage sur le clavecin 23 et en produit des dizaines de copies, notamment vendues en kit24. L’instrument a aujourd’hui rejoint les collections du Musical Instrument Museum à Phoenix en Arizona mais les kits peuvent encore toujours être acquis auprès de Hubbard Harpsichords. Le clavecin de Johannes Petrus Bull de 1778 (ill. 4), qui aurait fait partie de la collection Mahillon avant que Van Neste ne l’acquière25, est acheté en 1958 par Roger Kenneth Lee qui le restaure entre 1959 et 1968. En 2010, l’instrument rejoint la collection de Marlowe Sigal, l’un des plus importants collectionneurs américains Ill. 3. Clavecin Hans Moermans, Anvers 1584 (Phoenix, Musical Instrument Museum, inv. T2019.7.1.1_20190) © Musical Instrument Museum « Chronique mondaine », L’Indépendance belge, 5 juin 1912, p. 3. Frank Hubbard, Three Centuries of Harpsichord Making (Cambridge Mass., 1965), p. 6, 62, 386-387 (plate VI). 24 En ligne, consulté en 2020 www.hubharp.com/kitprice/1584IM.pdf 25 Donald H. Boalch, Makers of the Harpsichord and Clavichord 1440-1840 (Oxford, 1995), p. 262. 22 23 Le collectionneur et facteur d’instruments de musique Alphonse Van Neste n 185 Ill. 4. Clavecin de Johannes Petrus Bull, Anvers 1778 (Greenville SC, Sigal Music Museum, Accession #2001.03). Courtesy of the Sigal Music Museum 186 n Revue belge de Musicologie / Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap d’instruments de musique. Suite au décès de ce dernier en mai 2018, il trouve place au Carolina Music Museum - rebaptisé Sigal Music Museum - de Greenville en Caroline du Sud aux côtés des quelque 600 autres instruments légués par le collectionneur. Quant au piano carré Ermel de 1785, il correspond à celui acquis en 1990 auprès d’un marchand par le Musée des Instruments de Musique de Bruxelles26 de même que le piano à queue Broadwood de 1801 pourrait être celui conservé dans la Finchcocks Collection. Les documents joints aux dossiers d’acquisition de l’un et l’autre instrument ne permettent toutefois pas de confirmer leur lien éventuel avec Van Neste27. Le facteur d’instruments P arallèlement à la constitution de sa collection, Van Neste se lance dans la lutherie. On sait qu’il construit des pochettes « incrustées de nacre28 », vraisemblablement inspirées de celle de sa collection signée par Tielke. Il s’attache également à la facture de clavecins qu’il utilise dans ses concerts aux côtés de ses instruments flamands et qui lui valent des critiques élogieuses. Le facteur est considéré comme « un sourcier du passé », ses clavecins réunissant « les qualités flamandes des Ruckers et Bull avec cependant une mécanique permettant plus de célérité29 ». Le critique musical du Soir, Paul Tinel, décrit les instruments de Van Neste comme « inspirés » des clavecins de Johannes Petrus Bull, précisant qu’ils contiennent « tous les jeux caractéristiques des grands instruments anversois de la fin du xviiie siècle30 ». Quatre clavecins à deux claviers construits par Van Neste entre 1914 et 1938 sont préservés31. Leur étude montre que la comparaison avec les clavecins de Bull faite par Tinel n’est pas sans fondement. Mais ceux de Van Neste présentent aussi de notables différences qui reflètent l’esprit du temps, un esprit d’innovation associé à une forte foi dans le progrès. Ce ne sont donc pas des copies historiques parfaitement fidèles aux originaux, comme Frank Hubbard commencera à le faire dans les années 1950. Mais ce ne sont pas non plus des « pianos à plectres » comme le fait alors Pleyel qui intègre dans la facture de ses clavecins les progrès techniques réalisés dans la fabrication du piano. Bruxelles, Musée des Instruments de Musique [ci-après : MIM], inv. 1990.022. Le piano à queue Broadwood daté de 1801 de la Finchocks Collection a été acquis par Richard Burnett lors de la vente publique de 17 juillet 1975 chez Sotheby’s. Cesar Hernandez, courrier du 18 juillet 2019. 28 Bosquet, « Alphonse Van Neste », p. 435 ; Dominique Van Neste, courrier du 7 août 2019. 29 Tinel, « La musique de clavier », p. 5. 30 Ibid. 31 Clavecin à deux claviers daté de 1914 (Bruxelles, MIM, inv. 2018.0137) offert par la famille de Saedeleer ; clavecin à deux claviers daté de 1932 (Bruxelles, MIM, inv. D2018.001) mis en dépôt par le Conservatoire royal de musique de Bruxelles ; clavecin à deux claviers daté de 1938 (Bruxelles, collection privée) ; clavecin à deux claviers sans date (Waterloo, collection privée). 26 27 Le collectionneur et facteur d’instruments de musique Alphonse Van Neste n 187 Ainsi, lorsque l’on examine par exemple le clavecin Van Neste à deux claviers daté de 1914 (ill. 5) et les clavecins de Bull32, en particulier celui de 177833, on constate une certaine similarité dans la conception, la construction et le choix des matériaux. Les plans de l’un et l’autre sont comparables : par rapport aux clavecins flamands du xviie siècle, ce sont de longs instruments avec une pointe étroite. Leur caisse est formée d’éclisses en peuplier, assemblées en queue d’aronde, dont les arêtes supérieures sont ornées de moulure en doucine. Le chevalet des jeux de 8’ est proche de l’éclisse courbe. Ill. 5. Clavecin Alphonse Van Neste, Bruxelles 1914 (Bruxelles, Musée des Instruments de Musique, inv. 2018.0137). Photo Simon Egan © mim 32 Quatre clavecins de Bull sont conservés : deux clavecins à un clavier datés respectivement de 1776 (Bruxelles, MIM, inv. 1601) et 1779 (Antwerpen, Museum Vleeshuis, inv. AV.2114.1-3) et deux clavecins à deux claviers datés de 1778 (Bruxelles, collection Van Neste ; Watertown Mass., R.K. Lee Collection ; Greenville S.C., Carolina Music Museum) et 1789 (Bruxelles, MIM, inv. 2936). 33 Nous avons personnellement examiné les Bull de 1776, 1779 et 1789. L’étude du Bull de 1778 a été réalisée sur base du plan réalisé par R. K. Lee ainsi que grâce aux informations qui nous été communiquées par John Koster. Nous l’en remercions vivement. 188 n Revue belge de Musicologie / Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap Le plan des cordes du Van Neste, accordées au diapason de 415 Hz, est semblable à celui du Bull si ce n’est que dans le registre aigu, les cordes du Van Neste sont légèrement plus courtes, présentant les dimensions « standards » des clavecins xviiie siècle alors que dans le Bull, elles sont en comparaison « anormalement » longues34. 8’ FF 8’ 4’ Bull 1778 Van Neste 1914 Van Neste/ Bull Bull 1778 Van Neste 1914 Van Neste/ Bull Bull 1778 Van Neste 1914 Van Neste/ Bull 1992 2018 101% 1975 1996 101% 1140 1166 102% C 1719 1772 103% 1685 1743 103% 938 950 101% F 1496 1556 104% 1461 1523 104% 800 801 100% c 1198 1246 104% 1157 1214 105% 615 604 98% f 985 1033 105% 952 1000 105% 495 481 97% c1 725 739 102% 695 708 102% 353 327 93% f1 569 566 99% 544 540 99% 270 237 88% c2 392 375 96% 372 355 95% 183 151 83% f2 295 280 95% 282 269 95% 134 113 84% c3 200 181 91% 194 174 90% 93 76 82% f3 154 122 79% 146 121 83% 76 61 80% Longueurs vibrantes (mm) de chacune des cordes de fa et do dans le clavecin de Johannes Petrus Bull, Anvers 1778 comparées à celles du clavecin d’Alphonse Van Neste, Bruxelles 1914 Au niveau de la disposition, le clavecin de Van Neste daté de 1914 est comme le Bull de 1778 doté de deux claviers d’une tessiture couvrant cinq octaves (FF-f 3, 61 notes), de trois rangs de cordes (2x8’, 1x4’) et de quatre registres dont un jeu nasal pinçant les cordes à proximité du sillet, soit la disposition standard des clavecins flamands depuis la fin du xviie siècle – le clavecin de Joris Britsen daté de 1681 étant le premier exemple connu35. Il est muni d’une sourdine constituée d’une barre coiffée de tissu, placée perpendiculairement aux cordes à l’arrière du sillet des deux huit pieds36. Les différents jeux sont actionnés par des tirettes et des genouillères. Dans le clavecin de Van Neste, la tringlerie est évidemment plus sophistiquée que dans l’instrument de Bull mais l’esprit est le même. Il vise à ce que le claveciniste puisse « I don’t think that Van Neste’s deviations from the 1778 Bull string lengths (whether my measurements of Ken Lee’s) are so very important. At most, perhaps, he shortened the 8’ a little in the treble to be more in line with typical 18th-c. scaling. Bull’s treble is really quite long, pushing the limits even for tuning to 2 semitones below A=440 ». John Koster, courrier du 31 juillet 2019. 35 Antwerpen, Museum Vleeshuis, inv. AV 002.001.1-2. 36 La sourdine du Bull de 1778 a vraisemblablement été perdue mais l’on observe clairement les traces de sa fixation de part et d’autre des éclisses. 34 Le collectionneur et facteur d’instruments de musique Alphonse Van Neste n 189 très aisément modifier, voire combiner les timbres. Cette recherche de variété de timbres se reflète également dans le garnissage des plectres qui sont en plume et en peau de buffle. Toutefois Van Neste s’abstient de munir son instrument du registre à double bec dit cembalo angelico cher à Bull37, mais il marque le pas en utilisant pour deux des quatre rangs de sautereaux des becs constitués de ressorts métalliques, probablement de son invention (ill. 6). Les corps des sautereaux sont en poirier plutôt qu’en hêtre. Ils ne sont pas effilés et sont plombés. Une partie de ceux des troisième et quatrième rangs est munie de vis de réglage destinées à ajuster la hauteur des plectres sous les cordes, suivant en cela un procédé adopté tant par Pleyel que par Gaveau38. Ill. 6. Bec de sautereau formé d’un ressort, clavecin Alphonse Van Neste, Bruxelles 1914 (Bruxelles, Musée des Instruments de Musique, inv. 2018.0137). Photo Simon Egan © mim Le registre cembalo angelico est adopté par Bull mais également par certains facteurs italiens et ibériques ainsi que par Pascal Taskin. John Koster, « Traditional Iberian Harpsichord Making in its European Context », Galpin Society Journal, 61 (2008), p. 52. 38 Jean-Claude Battault, « Les clavecins Pleyel, Érard et Gaveau 1889-1970 », in Michael Latcham (dir.), Musique ancienne : instruments et imagination. Actes des rencontres internationales harmoniques, Lausanne 2004 (Berne, 2006), p. 210. 37 190 n Revue belge de Musicologie / Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap Les tables d’harmonie des deux instruments, constituées d’épicéa sur quartier, ne sont ni décorées ni vernies contrairement à bon nombre de clavecins produits au tournant des xixe et xxe siècles. Elles portent toutes deux une rose ornée d’un monogramme présentant les initiales stylisées du facteur (ill. 7). Ill. 7a-b. Rose du clavecin de Johannes Petrus Bull, Anvers 1778 (Greenville SC, Sigal Music Museum) et rose du clavecin Alphonse Van Neste, Bruxelles 1914 (Bruxelles, Musée des Instruments de Musique, inv. 2018.0137). Photo Simon Egan © mim Nombreuses sont donc les similitudes entre les deux instruments et il ne fait aucun doute que Van Neste « s’inspire » bien du Bull qu’il possède. Il y a cependant aussi des différences, qui sont autant de concessions à la modernité. Et si certaines n’ont qu’une visée esthétique – la joue et l’échine de son clavecin sont ainsi découpées en biais de façon à ce que les mains du claveciniste puissent être vues du public – d’autres ont un impact sur le jeu et sur le timbre. Van Neste choisit ainsi des claviers dont les dimensions, l’emplacement des pointes de balancier, les châssis, …, sont calqués sur la facture du piano plutôt que sur celle des clavecins historiques. Pour les cordes, compte tenu de la disponibilité des matériaux de l’époque, Van Neste use d’acier plutôt que de fer39. Cette utilisation et le fait que la tension des cordes soit dès lors environ 20% plus élevée que dans les instruments des xviie et xviiie siècles incitent Van Neste à renforcer la structure de manière conséquente. Le sommier des chevilles, d’une épaisseur de quelque 75 mm, est ainsi constitué de quatre planches de hêtre superposées. Il est plaqué sur le dessus de bois de table et renforcé sur le dessous d’une plaque de métal de 3 mm. Le barrage de table, traditionnellement composé chez les Flamands de la barre d’accroche du 4’, d’une grande barre diagonale et de quatre à cinq petites barres perpendiculaires à l’échine, est complété par sept barres 39 Les clavecins de l’époque « were necessarily strung in steel (and the brass for the bass strings, modern spring brass, was actually lower than historical brass in tensile strength). It was only in the 1970s that some harpsichord makers began to explore the possibility of obtaining wire closer to that of the historical period. The first efforts were just normal steel wire annealed to make it less springy, and brittle-hard. Then in the 1980s actual iron wire began to be available ». John Koster, courrier du 31 juillet 2019. Le collectionneur et facteur d’instruments de musique Alphonse Van Neste n 191 supplémentaires placées entre la barre d’accroche du 4’ et l’éclisse courbe. Quant au barrage de caisse, Van Neste ajoute à la charpente en bois, constituée des traverses inférieures et supérieures caractéristiques des Flamands, un cadre métallique en forme d’équerre à l’arrière de la masse, sous la partie antérieure de la caisse. Comme dans les clavecins Pleyel ou Gaveau40, il laisse le fond de l’instrument ouvert. On voit donc que le facteur, s’il cherche à construire un clavecin qui comme ceux de Bull offre une richesse de timbres et permette de multiples combinaisons sonores, vise aussi un instrument plus puissant. Qualitativement la facture du Van Neste de 1914 est assez rustre. On remarque l’anarchie dans le positionnement des pointes, le manque de finesse de la table d’harmonie, la médiocre qualité des matériaux, en particulier du bois de la table d’harmonie et la finition du décor qui témoigne d’un certain degré d’amateurisme. Malgré tous les moyens de renfort utilisés, la caisse s’est fortement déformée avec le temps, les joints entre les lés de la table d’harmonie sont décollés tout comme les chevalets. Mais l’instrument, stocké pendant plusieurs mois dans un garage, a été exposé à des variations hygrométriques importantes. Sans doute s’agit-il aussi du premier instrument construit par Van Neste qui n’a encore que 26 ans. La qualité de son travail s’améliore au fil des années, justifiant dans les années 1930 l’achat d’un instrument par le Conservatoire royal de Bruxelles. Van Neste jouit alors d’une excellente réputation. Dans une lettre d’octobre 1930 rédigée par Jean Van Straelen, l’administrateur du Conservatoire royal de musique de Bruxelles, le facteur qui « a réparé à la perfection un clavecin du musée » et « est probablement le seul en Belgique à pouvoir s’occuper de la restauration d’un clavecin » est expressément recommandé à Max Hallet, vice-président de la Commission de surveillance du Conservatoire, qui s’enquiert des coordonnées d’un artisan de talent41. Le restaurateur V an Neste est d’ailleurs sollicité à plusieurs reprises par le Musée des Instruments de Musique pour effectuer des travaux de restauration. Et si la qualité et la pertinence de ses interventions sont aujourd’hui questionnables d’un point de vue déontologique, elles sont alors tenues en haute estime. Van Neste se voit ainsi confier la restauration d’une virginale d’Andreas Ruckers datée de 1613 dans laquelle on trouve sa signature accompagnée de la date de 193042. Quelques mois plus tard, une virginale polygonale vénitienne de 1610 environ attribuée à Pasquino Querci43, endommagée lors de son transport vers l’Exposition internationale de 1930 organisée à Liège, lui est confiée. C’est probablement également lui qui se J.-C. Battault, « Les clavecins Pleyel », p. 207. Bruxelles, MIM, Archives, Correspondance Closson, 1930. 42 Virginale de 4’ construite par Andreas Ruckers en 1613, portant le numéro de série 4/11. On trouve l’inscription « Restauré par Alphonse Van Neste/ Bruxelles 1930 » à l›encre sur l›éclisse à l›arrière de la barre d›adresse ainsi que « Al. Van/ Neste 1930 » à l›encre sur le premier sautereau. (Bruxelles, MIM, inv. 0274). Pour une description plus complète de l’instrument et des travaux de restauration attribués à Van Neste, voir Pascale Vandervellen (dir.), The Golden Age of Flemish Harpsichord Making : a Study of the MIM’s Ruckers Instruments (Brussels, 2017), p. 168-177. 43 Bruxelles, MIM, inv. 1588. 40 41 192 n Revue belge de Musicologie / Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap charge de remettre en état de jeu deux autres virginales d’Andreas Ruckers, datées respectivement de 1613 et de 163244, celles-ci ayant fait l’objet d’interventions similaires destinées à renforcer le barrage de la table d’harmonie, à reconstruire les portillons ainsi qu’à remplacer les papiers imprimés. Sur les trois instruments, on déplore que la décoration originale de la table d’harmonie ait été pratiquement totalement effacée, peut-être au cours de ces travaux de restauration. Ill. 8. Dessin accompagnant le brevet d’Alphonse Van Neste et Raymond De Bisschop pour un « instrument de musique à table d’harmonie renforcée par au moins une barre d’harmonie » (Bruxelles, Service public fédéral Économie, brevet belge, n° 437259) 44 Virginale de 4’ Andreas Ruckers, Anvers 1613 (inv. 2928) et virginale de 4’ Andreas Ruckers, Anvers 1632 (inv. 1593). Le collectionneur et facteur d’instruments de musique Alphonse Van Neste n 193 L’inventeur V an Neste s’illustre aussi en tant qu’inventeur. Le 6 décembre 1939, aux côtés d’un certain Raymond De Bisschop, il sollicite l’octroi d’un brevet pour un « instrument de musique à table d’harmonie renforcée par au moins une barre d’harmonie45 ». Le procédé vise à « amplifier l’intensité sonore de l’instrument », voire corriger certaines « déficiences » ou « défauts d’émissions ». Il est décrit pour le violon mais peut, suivant les inventeurs, être adapté à tous les instruments à cordes quel que soit leur mode de vibration, « pourvu qu’il possède une table d’harmonie et des cordes ». Dans le cas du violon, il consiste à découper une ouverture dans la barre d’harmonie collée au revers de la table « à un endroit exactement opposé à celui où est monté le chevalet ». Le revers de la table d’harmonie est également garni de « boîtes de résonance pourvues d’ouïes » qui sont placées de part et d’autre de la barre d’harmonie (ill. 8). Le brevet sollicité est octroyé le 31 janvier 1940. Van Neste a foi dans son avenir et veille à le protéger au niveau international : il dépose successivement deux demandes, la première en Suisse en date du 29 novembre 1940, la seconde en Allemagne le 12 mai 1943. Toutes deux sont favorablement accueillies46. Conclusion B rosser un portrait exhaustif d’Alphonse Van Neste nécessiterait sans doute encore d’évoquer ses fonctions de professeur de chant et de musique de chambre. Il faudrait aussi décrire davantage ses recherches « passionnées de partitions anciennes47 » et plus encore ses découvertes. Polyvalent, admiré « tant pour son humanité que pour ses compétences musicales et artistiques48 », Van Neste n’était motivé que par une seule et même cause : son amour de la musique ancienne. L’extraordinaire collection d’instruments qu’il a rassemblée de manière pragmatique plutôt que compulsive, gardant à l’esprit l’usage musical qu’il pouvait en faire, et les copies qu’il a construites ne visaient qu’à servir celle-ci. Si Van Neste est aujourd’hui méconnu, sa nièce Dominique Van Neste qui se souvient de son grand-oncle comme « d’un homme au regard pétillant d’intelligence et d’une profonde bienveillance », a repris le flambeau en créant les Concerts Carlo Van Neste au cours desquels certains musiciens ont d’ailleurs interprétés des œuvres d’Alphonse49. Brevet belge 437259 du 31.01.1940. Brevet suisse CH222823 du 15.08.1942 ; brevet allemand DE746242 du 17.06.1944. 47 Dominique Van Neste, courrier du 9 août 2019. 48 Ibid. 49 Entretien avec Dominique Van Neste, 5 novembre 2020. 45 46 194 n Revue belge de Musicologie / Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap Abstract T rained as a musician, Alphonse Van Neste (Kortrijk, January 24, 1888 Schaerbeek, December 29, 1957) created the Société de musique ancienne in 1913 with the aim of promoting the revival of 17th- and 18th-century music. The initiative was interrupted by the First World War, but in 1927 the musician launched the Concerts Alphonse Van Neste. These were regularly scheduled at the Royal Conservatory of Music in Brussels until 1931. Showcasing a wide repertoire ranging from the 16th to the 20th century, they introduced the Brussels public to a number of premières, occasionally including one or another composition by the musician himself. Particularly keen to perform the work on the instruments for which they were originally written, Van Neste built up a collection of ancient instruments by renowned makers. In addition to a Stainer viola da gamba from 1669 and a Tielke pochette from 1670, he acquired two pianoforte and three harpsichords from the prestigious Antwerp school, including the oldest known harpsichord signed by Hans Moermans in 1584, an Andreas Ruckers from 1646 and a Johannes Petrus Bull from 1778. Inspired by these instruments, the collector took up violin and harpsichord making, combining tradition and modernity in his construction choices. Van Neste, who at the time enjoyed a certain notoriety, was called upon to restore several virginals belonging to the Musical Instruments Museum in Brussels. His work was at that time held in high esteem. Remerciements Cette étude n’aurait pu aboutir sans l’apport essentiel de Dominique Van Neste, John Koster, et Alain Anselm. Nous tenons également à remercier chaleureusement Julien Boutique et Michèle Schladebach, stagiaires au MIM, Katrina Burnett et Cesar Hernandez de la Finchcocks Collection, Arian Sheets du National Music Museum de Vermillion, Conny Restle du Musikinstrumenten-Museum de Berlin, Mary Farmer, April Salomon et Rich Walter du Music Instrument Museum à Phoenix ainsi que le père Nicolas Dayez de l’abbaye de Maredsous.
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