Article de Zadie Smith1 « À chacun sa fiction ? » (titre en anglais : « Fascinated to Presume : In Defense of Fiction » Les adversaires de « l'appropriation culturelle » intiment aux auteurs de renoncer aux personnages qui ne sont pas de leur monde et les invitent à « rester dans leur couloir ». Dans un texte inédit en français, la romancière britannique dissèque les effets pervers de cette injonction. J'ai toujours eu conscience d'etre une personnalite inconstante. D'avoir de nombreuses voix contradictoires qui tournaient autour de ma tete. Quand j'etais enfant, j'en avais honte. Les autres semblaient avoir une conscience claire d'eux-memes, savoir exactement qui ils etaient. Je n'ai jamais ete comme ça. Je n'ai jamais pu me debarrasser du soupçon que tout ce qui se rapportait a ma personne etait la consequence d'une serie d'accidents improbables – l'un de ceux-ci, et pas le moindre, etant l'accident de ma naissance, qui n'avait qu'une chance sur 400 trillions de se produire. Tel que je voyais les choses, mes sentiments et mes convictions les plus fortes auraient pu etre tout autres si j'avais ete l'enfant des voisins du premier etage, ou l'enfant d'un autre siecle, d'un autre pays, d'un autre dieu. Mon esprit vagabondait. Pour vous donner un exemple : si la jeune Pakistanaise qui etait notre voisine se mettait a peindre un mehndî (dessin au henne sur la peau) sur mes mains – elle aimait s'entraîner sur moi –, en un instant je m'imaginais etre sa sœur. Je me voyais vivant avec Asma, connaissant et ressentant tout ce qu'elle connaissait et ressentait. D'ailleurs, il etait rare que j'entre dans la maison d'un ami sans me demander comment ce serait de n'en jamais partir. Comment ce serait si j'etais polonaise, ghaneenne, irlandaise ou bengalie, comment ce serait d'etre plus riche ou plus pauvre, de dire telles prieres ou de soutenir telles politiques. J'etais une sorte de voyeuse curieuse de tous. Je voulais savoir comment c'etait d'etre tout le monde. Par-dessus tout, je me demandais comment c'etait de croire en ce que je ne croyais pas. Chaque fois que je passais du temps chez mon oncle, le pieux Ricky, et que venait le moment, pour tous ceux qui etaient autour de la table, d'incliner la tete, de fermer les yeux et de remercier Dieu pour une assiette de poisson a l'escabeche, je pouvais aisement me convaincre que j'etais moi aussi temoin de Jehovah. Je me voyais quitter l'île [la Jamaîque], arriver dans l'Angleterre glacee, frissonnante et agrippee a la main de ma mere, qui devenait – dans cette version de fiction – ma sœur aînee. Je ne pretends pas que j'imaginais cette scene de maniere realiste – seulement de maniere compulsive. Mais ce que je faisais dans la vie, je le faisais aussi avec les livres. Je vivais en eux et je les sentais vivre en moi. J'etais Jane Eyre 2 et Celie3, et M. Biswas4 et David Copperfield5. Nos coordonnees biographiques correspondaient rarement. Je n'ai jamais eu d'amis morts de faim, pas plus que je n'ai ete violee par mon pere ou que je n'ai vecu a Trinidad-et-Tobago ou dans le Sud profond, ou au XIXe siecle. Mais il m'est arrive de me sentir triste et perdue, parfois desesperee, souvent decontenancee. Et c'etait sur la base de ces connaissances emotionnelles tenues que je me suis retrouvee a partager les sentiments de ces etrangers imaginaires : je partageais leurs sentiments, j'eprouvais des sentiments a la fois pour eux, a leurs cotes, et a travers eux, extrapolant a partir de mes propres emotions, lesquelles, bien que tres moderees au regard des grands drames de la fiction, entretenaient tout de meme une ressemblance avec eux, comme il en va de tous les sentiments humains. Les voix des personnages litteraires rejoignaient les rangs des autres voix a l'interieur de moi et contribuaient a rendre l'idee de ma « voix propre » indistincte. Ou peut-etre vaut-il mieux le dire ainsi : je n'ai jamais cru que je possedais une voix propre entierement distincte des voix que j'entendais ou que je lisais et que j'interiorisais tous les jours. A un moment de cette enfance inconstante, j'ai ete frappee par un vieux dessin sur lequel j'etais tombee je ne sais ou. Il representait Charles Dickens, image du contentement de soi, entoure de tous ses personnages devenus vivants. J'ai trouve cette image rassurante. Dickens n'avait l'air ni inquiet ni honteux. Et rien ne laissait supposer qu'il pouvait etre schizophrene, ou malade d'une quelconque façon. Sa condition avait un nom : romancier. Tot dans ma vie, c'est devenu ma couverture. Et depuis des annees, a travers les pages des romans, « je » suis devenue adulte et enfant, homme et femme, noire, brune, et blanche, homo et heterosexuelle, drole et tragique, liberale et conservatrice, religieuse et athee, pour ne pas dire vivante et morte. Chacune de ces voix en moi avait sa façon de s'exprimer, et meme si je n'ai jamais atteint le degre de contentement que j'avais vu dans le dessin – peut-etre une fiction –, avec le temps, je me suis battue pour avoir moins 1 Romanciere et essayiste britannique d’origine jamaîcaine, Zadie Smith a publie Sourires de loup, L'Homme à l'autographe, De la beauté et Swing Time. 2 Personnage du roman eponyme (1847) de Charlotte Bronte, romanciere britannique. 3 Personnage du roman epistolaire La Couleur pourpre (1982), d'Alice Walker, romanciere americaine. 4 Personnage du roman A House For Mr Biswas (1961), de V.S. Naipaul, ecrivain britannique ne a Trinidad-et-Tobago. 5 Personnage du roman eponyme (1850) de Charles Dickens, romancier britannique. 1 honte de mon interet compulsif pour la vie des autres et pour les multiples voix dans ma tete. Ainsi, chaque fois que je me retrouve aux prises avec cette manie d'autodepreciation, j'essaie de me rappeler ce dessin ainsi que ces quelques vers uses de Walt Whitman6 : Est-ce que je me contredis ? Tres bien donc je me contredis. (Je suis vaste, je contiens des multitudes.) Je ne suis evidemment pas la premiere romanciere a deterrer ce vieux marronnier whitmanien pour defendre notre art indefendable. Et il serait assez facile, a ce stade, de continuer dans cette ligne, d'ecrire une defense triomphaliste de la fiction et de ridiculiser ceux qui se montrent suspicieux a l'egard de l'ecriture de fictions – le genre de lecteurs qui se demandent comment un homme a pu ecrire Anna Karénine7, pourquoi Zora Neale Hurston8 a ecrit un livre sans personnages noirs, ou pourquoi une femme homosexuelle comme Patricia Highsmith 9 en est venue a passer tant de temps a se projeter dans la vie d'un homme blanc ostensiblement heterosexuel appele Ripley. Mais je n'ecris pas de la fiction dans un esprit triomphaliste, et je ne la defends pas non plus de cette façon. De plus, une voix contradictoire dans ma tete trouve que Whitman s'autorise beaucoup. Contenir des multitudes resonne aujourd'hui comme un acte de colonisation : qui est ce Whitman et pour qui se prend-il pour croire qu'il contient tous les autres ? Laissons Whitman parler pour Whitman – je vais parler pour moi, merci bien. Comment Whitman – blanc, gay, americain – pourrait-il contenir, disons, une fille noire, polysexuelle et britannique, ou un Palestinien non binaire, ou un baptiste republicain d'Atlanta? Comment Whitman, mort en 1892, peut-il contenir ou meme savoir quoi que ce soit de nos specificites d'individus vivant en cette tumultueuse annee 2019 ? Cette voix interieure pressent que le probleme commence par ce mot « contenir » qui partage son champ lexical avec d'autres discours derangeants. Le langage du droit de propriete. Le langage de l'ideologie carcerale. Le langage des politiques migratoires. Et meme le langage de la strategie militaire. Et il ne me semble pas surprenant non plus qu'en 2019 nous dussions avoir une hypersensibilite au langage, etant donne que c'est quelque chose que nous portons dans notre etre, dans nos bouches, dans nos esprits. Le langage est la, a notre portee, – et nous pouvons lui imposer des changements et parfois des changements radicaux. Quand bien d'autres questions plus concretes – precisement, l'inegalite economique, la reforme de la justice criminelle, les politiques migratoires et la guerre – se revelent effroyablement insolubles. Le langage est devenu le champ de bataille le plus accessible. Et le langage est aussi, litteralement, ce qui « contient ». Les mots que nous choisissons – ou les mots que l'on nous donne – se comportent comme des contenants pour nos idees, ils modelent et determinent necessairement la forme de ce que nous pensons ou de ce que nous pensons penser. Notre debat a propos de « l'appropriation culturelle », par exemple, ne peut echapper a l'influence de l'expression elle-meme. Pourtant nous traitons ces deux mots scrupuleusement choisis comme s'ils etaient simples, neutres, descendus du ciel. Alors que, bien sur, ils ne sont qu'un contenant verbal, comme tout element de langage, qui permet, comme tout contenant, l'emergence de certaines idees en limitant la d’autres idees. Parfois je me demande a quoi ressemblerait ce debat sur la fiction si notre contenant verbal prefere pour designer l'acte d'e crire sur les autres n'etait pas « appropriation culturelle », mais « voyeurisme interpersonnel », ou « fascination profonde pour les autres », ou meme « reanimation transepidermique » ? Les discussions seraient toujours animees, peut-etre meme toujours enragees – mais je suis certaine qu'elles ne seraient pas les memes. Ne sommes-nous pas un peu trop passifs devant les concepts dont nous avons herite ? Nous leur permettons de penser pour nous, et de figurer comme des marqueurs quand nous n'avons pas le loisir de reflechir. Qu’elle dit. Mais, bien sur, le travail d'une ecrivaine est de penser par elle-meme ! Et immediatement, dans ce point d'exclamation pretentieux, une voix en moi decele le signe d'une bouffee de triomphalisme de baby-boomer, ou de l'irresponsabilite morale de la generation X. Je crois fermement que le travail d'une ecrivaine est de penser par elle-meme ; toutefois, cette tache, pour moi, ne correspond pas a un etat immobile mais a un processus continu : reconsiderer les choses d'un œil neuf, a chaque fois, dans chaque nouvelle situation. Cela ne demande pas qu'un peu de flexibilite mentale. Et aucune 6 Poete americain (1819-1892), souvent considere comme le premier grand poete des Etats-Unis. 7 Roman de l’ecrivain russe Leon Tolstoî (1878). 8 Romanciere et anthropologue afro-americaine nee en Alabama en 1891, « l'un des plus grands ecrivains de notre epoque », selon Toni Morrison. 9 Romanciere americaine (1921-1995), autrice du roman The Talented Mister Ripley (1955). 2 reverence a la culture – que ce soit « Je pense, donc je suis », « Etre ou ne pas etre », « Reste toi-meme », ou « Je contiens des multitudes » – ne doit etre figee dans le marbre ou protegee des courants de l'histoire. Il y a toujours la possibilite d'un changement radical. « Reexamine tout ce que l'on t'a dit [...], nous enjoint Whitman, et rejette tout ce qui insulte ton ame. » Pour etre honnete, ce qui insulte mon ame est cette idee – actuellement populaire dans la culture, et presentee selon des degres de complexite variables – selon laquelle nous ne pouvons et ne devons ecrire que sur des gens qui sont « comme » nous : racialement, sexuellement, genetiquement, nationalement, politiquement et personnellement. Et que seule une intimite autobiographique avec un personnage peut fournir une base legitime a la fiction. Je ne crois pas du tout en cela. Je n'aurais pas pu ecrire un seul de mes livres si j’avais pense ainsi. Mais je n’eprouve aucun sentiment de triomphe dans cette apostasie 10. C'est peut-etre simplement que nous ne voulons plus et n'avons plus besoin de livres comme les miens, ou de n'importe quel genre de fictions qui, afin d'exister, doivent se poser en desaccord fondamental avec cette nouvelle theorie de la « ressemblance ». C'est peut-etre la categorie tout entiere de ce que nous appelions fiction que nous sommes en train de perdre. Et si assez de gens se detournent du concept de fiction tel qu'il etait naguere compris, alors, se battre contre cela revient a partir en guerre contre le neologisme « impactant », ou a pleurer la perte du verbe modal shall. Et ce qui vaut pour la langue vaut pour la culture : ce qui est inutilise et non desire meurt. Quand ce qui est necessaire bourgeonne et prospere. En consequence, mon interet, ici, est moins prescripteur que descriptif. Pour moi, la question n'est pas devrions-nous renoncer a la fiction? (Les lecteurs decideront – sont en train de decider. Beaucoup ont deja decide.) La question est : savons-nous ce qu'était la fiction ? Nous croyons le savoir. Alors que nous nous detournions d'elle, nous l’avons accusee d’appropriation, de colonisation, de mensonge, de vanite, de naîvete, d'irresponsabilite politique et morale. Nous avons manifeste des myriades de desirs a propos de la fiction, mais nous nous sommes rarement arretes pour nous demander ou nous rappeler ce qu'autrefois nous attendions d'elle – quelles theories du soi et des autres elle nous offrait, et pourquoi, pendant si longtemps, ces theories paraissaient pertinences pour tant de monde. Embarrasses par le roman – et par son habitude mortifiante de mettre des mots dans la bouche des autres –, de nombreux auteurs ont evolue rapidement sur ce qui leur paraît un terrain plus sur, a savoir celui de l'experience personnelle et de son authenticite supposee incontestable. Le vieil – et pas tres utile – adage « Ecris sur ce que tu connais » a mute en quelque chose qui ressemble a une menace : « Reste dans ton couloir. » Ce principe autorise la categorie fiction, mais seulement dans la mesure ou nous reconnaissons que l'experience personnelle doit rester inviolee et non transferable. Il concede que l'experience personnelle peut etre transferee, avec d'infinies precautions, vers ceux qui ne sont pas comme nous, vers l'etranger, et meme vers l'ennemi – mais insiste sur le fait que cette experience personnelle ne peut etre strictement partagee par eux. Cette regle marche aussi dans le sens inverse : les experiences des individus differents de nous ne peuvent jamais etre recuperees par nous, ou ventriloquees, ou meme « volees ». (Ainsi que le philosophe Anthony Appiah 11 l'a note, ces idees de proprietes culturelles partagent un peu d'ADN avec l'idee propre au capitalisme tardif de l'integrite des marques.) Seuls les individus qui sont comme nous sont comme nous. Seuls ceux qui sont comme nous peuvent nous comprendre – ou ont le droit d'essayer. Cet edifice philosophique depend entierement de la visibilite et de la lisibilite, c'est-a-dire de notre capacite a determiner avec certitude qui est « comme nous » et qui ne l'est pas, simplement en regardant les autres ou en ecoutant ce qu'ils ont a dire. La fiction ne croyait en rien de tout cela. La fiction supposait que les individus sont beaucoup plus que ce qu'ils choisissent de rendre visible. La fiction se demandait meme ce que la ressemblance entre des etres pouvait vouloir dire, considerant le profond mystere de la conscience que tant de disciplines – et notamment la philosophie – ont sonde des millenaires durant sans parvenir a des conclusions definitives. La fiction etait sceptique a l'egard de toute theorie de l'etre qui se revelait fondee sur ce que perçoit l'œil humain, c’est-a-dire cette part de nous-memes qui est materielle, manifeste, et clairement visible au milieu d'une foule. La fiction – du moins la bonne – etait pleine de doutes, et doutait avant tout d'elle-meme. Et elle avait de serieux doutes quant a la nature de l'etre. 10 Le fait de refuter ou de contredire (ici, refuser l’idee qu’il faut ecrire seulement sur ce qu’on connaît intimement). 11 Philosophe d'origine anglo-ghaneenne qui enseigne aux Etats-Unis. 3 Comme bien des ecrivains, je veux croire en la fiction. Mais je suis en meme temps pleine de doutes, c'est une deformation professionnelle. Je sais que la vieille defense whitmanienne a besoin d'une revision. Le verbe « contenir » – pris comme une metaphore de l’acte d’ecrire sur les autres – est inadapte a l'epoque ou nous vivons. Cette epoque ou tant d'entre nous ressentent un desir collectif, desespere et justifie d'etre liberes une fois pour toutes des fantasmes et des projections limitees et limitantes faites sur nous par d'autres. Sans manquer de respect pour Whitman, je vais donc le mettre de cote, et j'appelle, pour defendre la fiction, une autre poete du XIXe siecle, Emily Dickinson12. Je mesure chaque chagrin que je rencontre Avec des yeux analytiques; Je me demande s’il pese autant que le mien Ou s’il est d’une taille plus legere. Cela nous rapproche de l'experience qui consiste a fabriquer des personnages de fiction. Cela commence comme une conscience dans le monde : on regarde, on ecoute, on remarque. Un genre de sensibilisation assistee par des questions. Comment est-ce d'etre cette personne? De ressentir ce qu'elle sent? Je me le demande. Et puis-je utiliser ce que je ressens pour imaginer ce que ressentent les autres? Un peu plus loin, Dickinson passe de l'abstraction a la precision : Il y a la souffrance; du besoin, et la souffrance du froid, Et la sorte qu’on appelle désespoir ; Il y a l’exil loin des yeux familiers En face de l’air familier. Elle dessine une carte des possibilites. Mais plus loin, alors que le poeme s'acheve, elle reconnaît qu'aucune carte mentale ne pourra jamais etre parfaite, meme si cela ne signifie pas que de telles cartes soient sans interet : Bien que je n'en puisse deviner l'espece Exactement, pourtant ce m'est Une consolation dechirante que cela m'apporte, Lorsque je passe pres du Calvaire, De noter les sortes de croix De ceux qui se trouvent seuls, Toujours attiree par l'idee Que certaines croix ressemblent a la mienne. A la place de l'hubris13 de la pretention a contenir les autres, Dickinson nous offre autre chose : la fascination de la presomption. Cette presomption ne pretend pas etre « exacte », pas plus que je ne pretendais l'etre quand j'ai decrit les vies d'un assortiment de personnes dans mon premier roman. Mais cela me fascinait de presumer que certains sentiments eprouves par ces individus imaginaires – la perte de la terre natale, l'angoisse de l'assimilation, le combat avec la foi et avec son antithese – entretenaient quelques relations avec les sentiments que j'avais eprouves ou pouvais imaginer. Que nos chagrins n'etaient pas tout a fait depourvus de lien. La joie d'ecrire ce livre – et le risque que je prenais en l'ecrivant – reposait sur l'incertitude. Je n'ai jamais ete a la guerre, ou au Bangladesh, ou dans la Jamaîque du debut du XXe siecle. Pouvais-je faire en sorte que le lecteur croie en ces gens imaginaires que j'avais places dans ces situations fictives ? Peut-etre, ou peut-etre pas. Cela depend du lecteur. Celui-ci est toujours libre de dire « Je n'y crois pas » une fois confronte a telle emotion ou a telle action. Les romans sont des machines a generer de fausses croyances, et ils reussissent ou echouent sur cette base. Il m'arrive de lire la premiere phrase d'un roman et de m'apercevoir que ma reaction est : « Je ne te crois pas. » Et beaucoup de lecteurs se sont surement ainsi detournes de Sourires de loup. 12 Poete americaine (1830-1886). 13 Mot grec qui renvoie a la demesure ou a l’exces. 4 Toutefois, la croyance dont nous parlons n'est pas empirique. Durant l'ecriture de ce livre, je ne pouvais pas avoir « tort », du moins pas vraiment, mais je pouvais – et ç'a souvent ete le cas – ne pas etre convaincante. Je pouvais echouer a susciter la croyance de mon lecteur, tout en gardant a l'esprit l'idee que la croyance que cherche a atteindre la fiction est d'une espece tres etrange, puisque tout, dans un roman, est par definition faux. Alors que voulons-nous dire par la ? En tant que professeur d'ecriture, j'ai assiste, dans ma classe, a l'emergence d'une conviction selon laquelle la fiction pouvait ou devait etre le produit d'une vision absolument exacte. Une etudiante m'explique que je dois croire en son personnage parce que c'est exactement ainsi que des personnages de type x se comporteraient. Comment le sait-elle ? Parce qu’il se trouve qu'elle-meme est une personne de type x. Ou parce qu'elle a passe beaucoup de temps a rencontrer des personnes de type x et que ce roman est le fruit d'une recherche rigoureuse. (Et on trouve des arguments similaires dans les entretiens avec des ecrivains professionnels.) Comme si la fiction pouvait se defendre a l'interieur meme du systeme de croyances d'un lecteur ! Comme si, arme d'un ensemble de faits a propos de la façon donc une personne de type x ressent, est ou agit, en tout temps et en tous lieux, un ecrivain pouvait esperer s'affranchir du jugement du lecteur, alors que celui-ci se joue phrase apres phrase, un moment apres l'autre ! Avonsnous peur de ce jugement ? Il est si incertain, si risque. Vous ne pouvez pas le quantifier – il ne s’agit pas de donnees. Cela se joue entre un lecteur et un ecrivain. C'est une rencontre – ou parfois une confrontation – de sensibilite, qui prend souvent la forme, comme l'avait compris Dickinson, d'une comparaison des souffrances. Qu’ai-je en commun avec Olive Kitteridge14, une vieille femme blanche aigrie qui a passe toute sa vie dans le Maine ? Et pourtant, il se trouve que ses peines ressemblent aux miennes. Pas toutes. Il ne s'agit pas d'une parfaite correspondance entre mon etre et le livre – je ne suis jamais tombee sur un livre capable de faire cela, les miens moins que tout autre. Mais certaines douleurs d'Olive correspondaient aux miennes. Je pourrais bien sur me detourner d'une ecrivaine comme Elizabeth Strout au profit d'une Tony Morrison15, et voir nos douleurs mieux alignees, pour d'evidentes raisons de race et de classe, deux contingences qui contribuent tant a former les experiences d'une personne, et ainsi sa sensibilite. Mais ce qui s'etait passe entre Olive et moi n'etait pas anodin. Je suis fascinee a l'idee de presumer, en tant que lectrice, que de nombreuses personnes, qui me sont etrangeres dans la vie, pourraient se reveler, dans l'espace intime de la fiction, eprouver des douleurs pas si differentes des miennes. Et c'est ainsi que je lis. Mais lire semble bien plus facile a defendre qu’ecrire. Ecrire est un acte plus presomptueux. Conscients de cela, nous cherchons a soutenir l'acte d'ecrire avec des arguments specieux 16, comme l'idee douteuse que l'on peut etre absolument « exact » quand il s'agit de representer un comportement humain fictif. Je comprends ce desir d'exactitude – je l'eprouve moi-meme –, mais ce qui m'echappe c'est comment quelqu'un peut esperer y parvenir. Qu'est-ce que cela signifie, apres tout, de dire : « Une femme bengalie ne dirait jamais ça! », ou « Un homosexuel n'eprouverait jamais ça! », ou encore « Une femme noire ne ferait jamais ça ! » ? Comment peut-on affirmer de telles choses de maniere si definitive a moins d'avoir a l'esprit une sorte de caricature figee? (Et il faut noter que l'argument « Un homme blanc ne dirait jamais ça! » est rarement cite et est presque inimaginable structurellement. Pourquoi ? Parce qu'aux hommes blancs on autorise toutes les potentialites humaines, et non quelques-unes bien circonscrites.) Mais je prends peut-etre la question a l'envers. Le contre-argument serait que, en matiere d'imagination, le risque d'erreur est bien moindre lorsqu'un ecrivain et son sujet sont aussi proches que possible. Le risque de la pretention a « contenir », c'est le risque de voir des connaissances erronees presentees comme la verite, le risque de la caricature. Ceux qui sont differents de nous ont derriere eux une longue et lugubre histoire de tentatives pour nous contenir dans de fausses images. Et donc – poursuit l'argument – si nous sommes voues a etre contenus par le langage, autant que ce langage soit le notre. Dans un monde ideal, une façon d'attenuer le probleme d'un contenu errone reposerait sur la diversite. Je ne peux pas imaginer d'homme blanc s'estimant, apres la publication de Cœur de lièvre17, reduit ou menace en tant qu'homme blanc par le portrait 14 Personnage eponyme d'un roman d'Elizabeth Strout, prix Pulitzer 2009. 15 Ecrivaine afro-americaine (1931-2019), parmi les plus celebrees aux Etats-Unis. 16 Qui a l’air serieux, mais est sans valeur, trompeur. 17 Roman de l’ecrivain americain John Updike paru en 1960 et mettant en scene un personnage, Rabbit Angstrom, qui reviendra dans plusieurs autres romans du meme auteur. 5 delivre par John Updike de Rabbit Angstrom – parce qu'il y a eu une telle diversite de portraits d'hommes blancs dans la culture qu'aucun ne se trouve charge de representer un peuple entier. Rabbit Angstrom n'etait pas l'homme blanc. Il etait juste un homme blanc parmi d'autres, et ainsi le portrait esquisse par Updike n'avait pas le pouvoir d'affecter le capital social des habitants blancs des Etats-Unis. (En meme temps les personnages d'hommes noirs des livres d'Updike, presque tous des caricatures, sont precisement des temoignages d'une reduction grotesque.) Au contraire, quand Margaret Mitchell a publie Autant en emporte le vent, il y avait si peu de representations non toxiques des femmes noires dans la culture que la romanciere, avec son celebre personnage de Mammy, a cause d'importants degats : elle a introduit une nouvelle dose d'un vieux poison dans la culture, qui a perdure. Il a meme reussi a m'atteindre, quand, agee de 12 ans, dans mon petit coin de Londres, alors que je cherchais mon reflet dans la culture, quel qu'il soit, je n'ai trouve que des miroirs deformants, des cliches monstrueux, du ridicule degradant, des reductions trompeuses. Etant donne cette histoire, il est normal que nous craignions et soyons mefiants a l'egard des representations que livrent de nous ceux qui ne sont pas comme nous. Tout aussi rationnel est le presuppose que ceux qui sont comme nous prendront au moins des precautions dans leurs descriptions, et qu'ils seront mus par l'amour et la connaissance intime, au lieu d'etre mus par les prejuges et les phobies. Au cours des XXe et XXIe siecles, les textes ecrits par des femmes et par des minorites opprimees de toute sorte ont merveilleusement etendu le paysage litteraire, ont donne de la noblesse a des douleurs qui, historiquement, etaient soit oubliees, soit brutalement effacees ou caricaturees. Nous voulons parler pour nous-memes. Mais, dans notre desir justifie de reequilibrer ou meme d'ebranler les vieilles structures du pouvoir – de revendiquer notre propre capacite a nous representer nous-memes –, nous pouvons, parfois, oublier le mystere qui reside au cœur de chacun. Tout ce qu'un etre peut contenir, qui est a la fois invisible et insaisissable. Toutes ces douleurs invisibles que nous pouvons partager, par-dela nos differences evidentes. Nous oublions aussi ce que sont les ecrivains : des personnes habitees par des voix et une inepuisable curiosite mal placee pour la vie des autres. La plupart d'entre nous eprouvons de l'amour et de l'interet pour nos vies – et « notre peuple ». Nos vies ne sont pas de la fiction. Ceci est ma famille. Mon quartier. Mon corps. Ma realite. La fiction partageait cet amour et cet interet, mais toujours avec cette maniere propre ... et bien propre a la fiction. La fiction a toujours cherche a dire comment sont les choses, mais aussi comment les choses pourraient etre. J'ai ecrit un roman a propos d'un garçon a traits d'union multiples, britannico-sino-juif [L'Homme à l'autographe, 2002]. J'etais animee par l'amour et l'interet, mais cet amour et cet interet etaient places dans l'autre; c'etait l'amour et l'interet que j'eprouvais pour le judaîsme et le bouddhisme – deux systemes de pensee sur lesquels je n'ai aucun droit de naissance. Mais j'eprouvais aussi une profonde curiosite pour cette personne imaginaire, Alex-Li, dont j’entendais la voix dans ma tete. Alex-Li est un type etrange, monomaniaque, obsessionnel et melancolique. Meme si vous ne pouvez le voir en le regardant, il est probablement plus « comme moi » que les autres personnages que j'ai crees. Mais la question est : en quoi consiste ce « comme moi » ? Il ne me ressemble pas. Nous ne reverons pas les memes dieux. N'appartenons pas a la meme race. Au meme genre. Mais il est une part de mon ame. Et la fiction est l’un des derniers espaces en ce monde ou une phrase folle comme celle-la peut avoir un peu de sens. Alex-Li n'est pas « exact ». Il ne peut et ne cherche pas a representer la communaute des gens moitie juifs et moitie chinois. Dans l'esprit de Kafka, il se represente a peine lui-meme. Et il est possible que sa seule existence fasse de lui une oppression, simplement parce qu'il « occupe une place » qu'un « vrai » personnage moitie juif et moitie chinois pourrait occuper. Il ne peut meme pas se defendre de cette accusation – et ce serait sortir de son personnage que de le tenter. Tout ce qu'il peut dire est que peu lui importe d'etre lu, achete ou aime. Mais si une seule personne le rencontre et trouve que les sentiments d'AlexLi et les siens pesent un meme poids, alors il aura accompli son absurde role fictionnel en ce monde. Pretendre « contenir » et eprouver « la fascination de presumer » ne sont peut-etre pas si differents. Ces deux notions impliquent le meme risque : celui de se tromper. Nous ne pensons peut-etre en termes de « contenir » que lorsque cela tourne mal. L'exemple le plus evident est Madame Bovary18. Pendant plus d'un siecle, les lectrices se sont identifiees a cette femme imaginaire, inventee par un homme, qui lui-meme revendiquait une ostensible identification avec elle: « Madame Bovary, c'est moi. » Je suis l'une de ces lectrices, et, certes, il y a de nombreux moments, dans Madame Bovary, ou je perçois une conscience masculine derriere tout cela. De meme quand je lis Anne Karénine. Ce qui revient a dire que les tentatives de Tolstoî et de Flaubert de decalquer leur etre 18 Personnage du roman eponyme (1857) de Gustave Flaubert, romancier français. 6 dans un autre personnage n’etaient pas parfaites. Mais elles ne sont pas rien. Anna Karenine a ete aussi importante pour moi que pouvait l'etre n'importe quelle femme imaginaire. Comme des generations de lectrices, je me suis demande : comment un homme peut-il en savoir si long sur nous ? Mais ce mystere n'est pas si mysterieux. Les maris en savent long sur les epouses, et de meme les epouses sur les maris. Les amants se connaissent. Les freres en savent long sur leur sœur, et vice-versa. Les musulmans, les chretiens et les juifs se connaissent, ou du moins le pensent-ils. Nos vies sociales et personnelles sont un processus de mise en fiction continuelle; en ce sens que nous interiorisons ces autres-que-nous-ne-sommes-pas, nous les dramatisons, les imaginons, parlons pour eux et a travers eux. L'exactitude de cette fictionnalisation n'est jamais garantie, mais, sans la capacite a tenter de deviner ce que les autres pensent, nous ne pourrions pas avoir de vie sociale. Une des choses qu'accomplissait la fiction etait de rendre ce processus explicite – visible. Toute narration est une invitation a penetrer dans un espace parallele, une arene hypothetique dans laquelle vous avez un acces imaginaire a quelque chose qui n'est pas vous. Et si la fiction pouvait nourrir une certitude a propos d'elle-meme, ce serait d'avoir la compassion inscrite dans son ADN, et meme d'en etre le produit. Je pourrais remplir une bibliotheque avec des citations autolouangeuses autour de cette idee, mais je vais en choisir une que j'ai decouverte recemment dans un memoire du merveilleux auteur colombien Hector Abad : « La compassion est une qualite qui depend largement de l'imagination : elle repose sur la capacite d'imaginer ce que nous sentirions si nous devions endurer la meme situation. Il m'a toujours semble que les gens sans compassion manquaient d'une forme d'imagination litteraire – cette capacite que nous donnent les grands romans en nous mettant a la place d'un autre – et sont incapables de voir que la vie presente bien des aleas et qu'a n'importe quel moment nous pouvons nous retrouver a la place d'un autre : confrontes a la douleur, a la pauvrete, a l'oppression, a l'injustice et a la torture. » C'est ce que la fiction pensait d'elle-meme, mais, comme toutes les croyances, cela resta un vœu pieux. La fiction, au cours des siecles, a-t-elle ete une fabrique de compassion ou un vehicule de representations reductrices ? Je crois que les deux peuvent se defendre. La fiction s'est souvent interessee a l'autre mais, le plus souvent, parlait a la place de l'autre au lieu de le laisser s'exprimer. La fiction nous a donne Mme Bovary mais aussi l’Oncle Tom19. (Elle nous a donne aussi une autre merveilleuse litterature qui ne s'interesse pas aux humains, mais se passionne pour les animaux, les arbres, les extraterrestres, les objets inanimes, les idees, le langage lui-meme). Mais, que la curiosite de la fiction pour l'autre fut compassionnelle ou reductrice, on peut au moins lui reconnaître qu'elle manifestait de l'interet pour l'autre. A l'inverse, une composante importante de la nouvelle philosophie est une demonstration performative d'ininteret, une fierte dans le fait ne pas s'interesser a l'autre, qui est parfois decrite comme une revanche, parfois comme un acte d'autoprotection. (Quand vous sentez que l'autre vous hait, il est raisonnable de se detourner de lui.) L'expression de cette fierte est souvent une variante de « J'en ai assez de ... » ou de « Je ne peux simplement pas faire avec ... ». Remplissez les blancs. Le plus etrange est que ceux que nous releguons par ce desinteret etaient autrefois ceux que la fiction affectionnait. Les individus tortures, les menteurs, ceux qui s’illusionnent, les aveugles volontaires, les affreux, les indecis, les imparfaits, les mechants, les mal dans leur peau, les perdus et les divises. C'etait autrefois le peuple des fictions. Ce que revendiquent tous les mouvements de liberation, c'est la comprehension et la compassion. Leurs membres veulent etre vus et nommes correctement. Etre respectes et reconnus. Mais, en aucun cas, cela ne represente tout ce qu'ils veulent. Ils veulent aussi etre libres. Ils veulent une education, des droits, et les moyens de vivre en securite. Parfois, afin de sauvegarder tout cela, une ideologie separatiste surgit, parce que la compassion de l’autre n'est pas accessible, ou n'est jamais apparue historiquement, et il est admis qu'elle n'apparaîtra jamais. Tout le monde, politiquement ou personnellement, a le droit a une ideologie du separatisme. C'est le droit durement conquis du politicien realiste et de l'etudiant en histoire. Mais la grande affaire de la fiction concernait les gens, tous les gens et tout le temps. Ça ne voulait pas dire que la fiction devait porter sur tout le monde – ce qu'elle faisait rarement –, juste que l'identite, la sensibilite et les sentiments du lecteur ne pouvaient etre entierement connus, controles ou predetermines. Toni Morrison ecrivait d'abord pour les siens. Mais une grande diversite de lecteurs seront bouleverses par les chemins de croix decrits dans son œuvre. Et seront surpris d'y trouver des douleurs pas si differentes des leurs, de meme que Morrison a trouve 19 Personnage du roman La case de l’Oncle Tom (1851), de l’ecrivaine americaine Harriet Beecher Stowe. Bien qu’anti-esclavagiste, le roman met en scene met en scene des personnages afro-descendants largement stereotypes, ce qui vaut aujourd’hui au roman d’etre souvent critique. 7 des douleurs pas si differentes des siennes chez Faulkner20 et aussi – si vous lisez son memoire universitaire sur la litterature americaine – en un millier de lieux plus inattendus. Meme si nous pratiquons une forme de separatisme dans nos fictions – des livres pour notre peuple, notre communaute, notre entourage –, l'infinie variete des etres et de leurs experiences qui repose en quiconque se revendique comme « membre d'une communaute » depassera tous nos fantasmes de controle des reactions du lecteur. Je peux toujours ouvrir un roman ecrit par une femme semblable a moi dans chacune de ses particularites – meme race, classe, sexualite, nationalite, heritage –, lire la premiere phrase et decouvrir qu'apres tout elle n'est pas « comme moi ». Nos sensibilites sont differentes. Nos peines pesent des poids differents. Mais ce n'est pas cela qui me fera mettre le livre de cote ou le devorer. La seule chose qui puisse decider qu'un livre me convient ou pas est la croyance mysterieuse en lui-meme qu'il suscite, croyance qu'un ecrivain ne peut maîtriser en citant ses abondantes recherches ou en m'expliquant que tout cela est « vraiment arrive ». La croyance en un roman est, pour moi, un produit derive d'un certain genre de phrase. La familiarite, les affinites, la compassion y contribuent, mais, si les phrases ne me parlent pas, rien dans le livre ne me parlera. Je crois en une phrase equilibree, soignee, rigoureuse et integre. Le genre de phrase qui me fait sentir – contre toutes les preuves empiriques en faveur du contraire – que ce que je lis est, en termes de fiction, vrai. Nous nous comportons comme si nous ne voulions pas que les autres nous connaissent, mais nous ne semblons pas conscients que nous passons nos journees a nourrir de notre etre une grande machine de connaissance, qui croit savoir tout sur nous : nos gouts, nos opinions, nos croyances, ce que nous allons acheter, qui nous aimerons, ou nous irons. Les operateurs invisibles qui recoltent ces connaissances n’esperent pas seulement nous connaître parfaitement : ils esperent nous modifier selon leurs propres interets. Et cet article finira sans doute dans la meme gueule digitale et verra ses idees transformees en points de donnees, et il lui sera peut-etre repondu par une serie de phrases simplistes qui seront reperees par la machine, puis deviendront virales, et nous reviendront dans notre langue. « Je n'en peux plus de Zadie Smith en ce moment »; ou encore, « Ce Zadie Smith est essentiel »; ou bien – enfin, vous connaissez le refrain. Nous avons pris l'habitude de nous detourner de l'experience privee et risquee de la lecture pour mieux reussir notre reponse a ce que nous lisons, qui est ensuite converti en donnees. Et la sinistre plaisanterie au bout de tout cela est que ces etres uniques pour lesquels nous ressentons tant d'attachement, que nous croyons impossibles a transferer, et avec lesquels certains d'entre nous esperent ecrire de la fiction – ces etres spectaculairement individualises qui ont telle opinion plutot que telle autre, qui proclament une identite superieure a l'autre – sont sans importance aucune pour le grand texte d’ombre qui repose derriere tout. Pour les monopoles technologiques qui achetent et vendent vos donnees – et pour qui vos ajouts quotidiens d'informations personnelles ne sont qu'un produit brut, commercialise comme des achats a terme de jus d'orange ou de recoltes de maîs –, vous ne vous devoilez pas tant vous-meme au travers de vos opinions ou de vos reactions a chaud, mais plutot au travers de la frequence de vos posts ou de vos tweets, de leur longueur et de leur syntaxe, de la forme de leurs liens, et ainsi de suite. Ils se moquent que vous ayez une conscience eveillee ou endormie, que vous soyez patriote ou activiste. Pour ce texte d'ombre, tout ce que vous etes, ce sont des donnees. Vous etes cette personne qui tweete quatorze fois en dix minutes et pour cela doit manquer de quelque chose, ce qui la rend vulnerable a un certain type de publicite politique, ou bien vous etes la personne qui se promene sur une serie de sites d'information et d'art de vivre, et dont le chemin predira, avec une precision extraordinaire, vos reservations de vacances en fevrier ou pour qui vous voterez en novembre. Cette version de vous par les donnees est « exacte » au plus haut degre : elle voit tout et, en comparaison, la connaissance confuse des etres que revendiquait la fiction est pathetique. Un livre ne peut nous observer en train de le lire; il ne peut se transformer, page apres page, pour s'adapter a nos gouts, ou pour nous livrer des descriptions de gens que nous connaissons deja et parmi lesquels nous nous sentons bien. Il ne peut relever nos reactions et adapter sa narration pour confirmer notre vision du monde ou renforcer nos prejuges. Un livre ne sait pas quand nous le prenons et quand nous le lachons ; il ne peut pas nous pousser a croire que nous devons le regarder des le saut du lit et avant de nous endormir, et meme si un livre se revele addictif, il ne saura jamais comment ou pourquoi il l'est. Seuls les algorithmes peuvent faire cela – et tellement plus. Aujourd'hui, l'idee de priver la gueule digitale de sa ration quotidienne de vous-meme est devenue inconcevable. 20 Ecrivain americain blanc, dont la plupart des romans se deroulent dans le sud des Etats-Unis, comme ceux de Toni Morrison. 8 Au meme moment, le cercle clos donc a besoin la fiction – lecteur, ecrivain, livre – nous paraît si desuet que nous en voyons a peine l'interet. Pourquoi entretenir un dialogue silencieux avec une personne invisible a propos de choses imaginaires ? La question de l'utilite de la fiction est, en verite, une autre histoire ambivalence. Combien d'histoires compassionnelles a propos des autres avons-nous besoin de vous raconter pour que vous finissiez par nous voir comme des etres humains a part entiere, comme vous vous voyez vous-meme ? Selon vos croyances, soit ces histoires compassionnelles n'ont fait aucune difference, soit elles ont fourni une base a tous les mouvements de liberation. Pour parler de moi, en tant que lectrice, la balance penche du cote de la compassion. J’ai ferme des romans et contemple longtemps leur couverture en me sentant comprise d'une façon que je n'ai guere experimentee lors de mes relations avec des etres humains dans le monde reel, ou avec moi-meme. Meme si l'autre peut ne pas nous connaître parfaitement ou meme nous connaître bien, la verite est que nous-memes ne nous connaissons pas toujours parfaitement ou meme bien. Evidemment, il y a des choses devant lesquelles notre subjectivite reste aveugle et que seules les personnes situees a l'exterieur peuvent voir. Mais, de maniere frustrante, aucune regle ne controle ce processus. Nous savons que certaines representations sont privilegiees, et d'autres ignorees. Les prejuges en la matiere doivent etre reevalues, a chaque fois. Ce roman devant moi est-il une tentative de compassion ou un acte reducteur? Chaque lecteur decidera. C'est le travail d'une conscience individuelle, et cela ne peut etre delegue a des arguments generaux, pas meme au contenant mental preemballe d'« appropriation culturelle ». Nous pouvons nous dire que certaines personnes raconteront notre histoire mieux que d'autres. Mais nous n'en serons jamais certains. En depit de l'assurance des moissonneurs de donnees, un etre ne peut jamais etre connu parfaitement ou dans sa totalite. La rencontre intime entre un livre et un lecteur ne peut etre predeterminee. Pour le dire autrement, un livre peut essayer de modifier votre comportement, mais il ne pourra savoir s'il a reussi ou non. Devant un livre, vous etes libre. Entre le livre et le lecteur, il n'y a que le risque continu de sonner faux, mot apres mot, phrase apres phrase. Internet ne decide pas de cela. Pas plus que l'ecrivain. Seul le lecteur decide. Alors decidez. *** Publie en octobre 2019 par The New York Review of Books. Reproduit avec la permission de l'auteur c/o Rogers, Coleridge & White Ltd., Powis Mews, London Wll 1 JN, England. Reference pour le texte en français : Smith, Z. (2019). A chacun sa fiction ?, Le Nouveau Magazine littéraire, no 24, decembre 2019. 9
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