Jordan Buenzeyi 20-327-839 MA4 Histoire suisse – Semestre d’automne 2024 Dossier écrit Le diplomate français : Nicolas de Harlay de Sancy (1546-1629) Portrait de Nicolas de Harlay, seigneur de Sancy âgé de 35 ans, fait par Van Merlen, en 1653 Paris, Bibliothèque nationale de France SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque moderne Prof. : Andreas Würgler Sommaire INTRODUCTION I. Contexte générale La France dans le contexte de la guerre des religions La Confédération suisse : entre tensions politiques et religieuses La Suisse au cœur d’une entreprise d’inf luence II. Nicolas de Harlay sieur de Sancy, ambassadeur de haut-rang III. Quelle mission pour l’ambassadeur ? Étude des instructions royales Regard sur l’exercice de sa première ambassade sous Henri III (1579 -1582) Regard sur l’exercice de sa deuxième ambassade sous Henri III et Henri IV (1589-1591) IV. L’action de l’ambassadeur décrypté à postériori CONCLUSION SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 2 Introduction Le XVIᵉ siècle est marqué par l’ambassade de Nicolas de Harlay de Sancy en Suisse, ambassadeur ordinaire français auprès de la Confédération helvétique dans un premier temps (1579-1582) sous Henri III, puis en tant qu’ambassadeur extraordinaire toujours auprès de cette même Confédération helvétique dans un second temps (1589-1591) sous son successeur Henri IV. Cette ambassade constitue un moment important dans l’histoire de la diplomatie française, notamment marqué par des défis stratégiques, politiques et religieux importants puisqu’elle intervient dans un contexte de tensions exacerbées entre les forces catholiques et protestantes de l’époque. La France cherche à stabiliser ses relations avec ses voisins et par la même occasion assurer son influence en Europe face aux ambitions expansionnistes des Habsbourg. La Suisse, quant à elle, avec sa Confédération de cantons autonomes et ses divisions religieuses internes, s’établit alors comme une zone d’influence importante pour la France tant stratégiquement que militairement. Un ambassadeur de France est un représentant officiel de l’État français, envoyé auprès d’une puissance étrangère avec pour mission de défendre les intérêts du roi ou de la République dans le cadre des relations internationales1. L’ambassadeur jouit d’un statut privilégié et d’un rôle central dans les négociations diplomatiques2. Ce rôle s’inscrit dans l’art complexe de la diplomatie, qui peut être définie comme la gestion des relations entre États par des moyens pacifiques et des négociations. Le diplomate agit ainsi comme un intermédiaire entre gouvernements, chargé de préserver la paix, de conclure des alliances ou de résoudre des conflits. À cette époque, le titre et la mission d’ambassadeur étaient considérés comme sublimes3. La fonction conférait un caractère presque sacré à la personne qui l’exerçait. Les ambassadeurs étaient choisis parmi les hommes les plus capables, reconnus pour leur éloquence persuasive, leur dignité et leur valeur. Leur rôle était d’inspirer une haute opinion des lumières et du degré de culture de leur nation, tout en incarnant les intérêts et l’autorité de leur souverain. 1 Dictionnaire Historique de la Suisse (DHS) https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/028697/2001-07-09/ https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/026460/2011-07-14/ , consulté le 13.11.2024. 2 Ibid. 3 GARDEN, Guillaume, Répertoire diplomatique : annales du droit des gens et de la politique extérieure. Tome 1/, J. Claye, Paris, 1861. http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30480865h , consulté le 8.11.2024 SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 3 Nicolas de Harlay de Sancy illustre parfaitement cette figure de l’ambassadeur. Homme d’État et diplomate, il s’impose comme un acteur clé des relations franco-suisses dans une période particulièrement troublée. Chargé par Henri III et Henri IV d’une mission complexe, il devait contrer l’influence des Habsbourg en Suisse, tout en veillant à garantir des alliances stratégiques avec les cantons protestants et à recruter des mercenaires suisses réputés pour leur discipline et leur efficacité militaire. Ces objectifs, profondément ancrés dans les enjeux religieux et politiques de l’époque, reflètent l’ambition de la France de s’affirmer comme une puissance européenne incontournable tout en maintenant un équilibre face aux grandes monarchies catholiques. Ainsi, notre travail se concentrera sur l’entreprise de Sancy en Suisse et son effet sur les relations franco-suisses dans un contexte politico-religieux particulier. Il s’agit de comprendre : Dans quelle mesure les missions diplomatiques de Nicolas de Harlay de Sancy en Suisse incarnent-elles une transition vers une diplomatie française pragmatique, articulant stratégies économiques et alliances religieuses face aux défis européens du XVIᵉ siècle ? En explorant le contexte général européen dans lequel Sancy opère et exerce son mandat, en retraçant l’ascendance et les jeunes de Sancy, en portant un regard attentifs aux instructions et objectifs de ses missions, et en essayant de d’analyser le regard à posteriori de Sancy sur son expérience de l’ambassade les méthodes employées pour parvenir à la réussite ou non de ses objectifs, ainsi que l’impact et la portée de ses actions sur les relations franco-suisses, nous tenterons d’apporter une réponse pertinente à ces interrogations. SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 4 I. Contexte générale La France dans le contexte de la guerre des religions Durant la seconde partie du XVIe siècle, la France est en proie à d’importantes guerres de religion (1562-1598)4, à travers une série de huit conflits majeurs qui opposent alors catholiques et protestants, ou encore huguenots. C’est tout un royaume qui est alors fracturé de part et d’autre, entre forces catholiques, qui bénéficient souvent du soutien de la couronne et de familles influentes comme les Guise, et forces protestantes, sous l’égide des huguenots parfois appuyés par des puissances protestantes comme l’Angleterre. Ces affrontements sont bidimensionnels : à la fois politique et religieux, mettant en lumière les faiblesses de l’autorité royale. Le pinacle de ces guerres trouve son origine avec la crise de succession et la question de l’héritier légitime. En effet, après la mort d’Henri III, dernier roi de la dynastie des Valois, la question de son héritier agite le royaume, puisque que le roi n’avait pas d’héritier direct. Par la suite, c’est Henri de Navarre, un chef de confession protestante (huguenot) qui accède au trône et dirige le royaume sous le nom d’Henri IV. Cette institution marque est lourde de signification et de conséquence : le pouvoir royal passe alors d’un souverain catholique à un souverain protestant, marquant donc une fracture significative dans le royaume (cf. Ligue catholique, mouvement soutenu par l’Espagne et le Saint-Siège, qui s’oppose catégoriquement à son accession au trône.) Dans ce contexte, l’alliance entre la France et certaines puissances protestantes, y compris des cantons suisses, apparaît comme cruciale pour permettre à Henri IV de renforcer sa position face à ses adversaires. La Confédération suisse : entre tensions politiques et religieuses La situation de la Confédération suisse n’est pas fondamentalement différente, puisqu’elle doit composer avec des divisions internes entre les cantons catholiques5 et protestants. Par ces divergences confessionnelles, une tension émerge et s’installe au sein de la Confédération helvétique alors forcé de maintenir un équilibre précaire entre les pressions des 4 5 HOLT, Mack P., The French Wars of Religion, 1562-1629, Cambridge University Press, 1995. Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald, Tessin, Soleure, Fribourg, Zou, Valais, alliés au Saint-Siège. SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 5 grandes puissances catholiques et protestantes en Europe. Le territoire helvétique fait l’objet d’une convoitise importante par les puissances européennes qui cherchent alors à exercer une influence sur les cantons en exploitant leurs différences religieuses et politiques. Henri IV comprend bien l’enjeu qui entoure cette situation et l’opportunité qui se présente, à savoir renforcer son influence et affaiblir la position des Habsbourg comme de l’Espagne. La Suisse au cœur d’une entreprise d’influence Malgré une autonomie politique, la Confédération helvétique subit les pressions des puissances européennes, notamment celles du Saint-Empire romain germanique et de l’Espagne. Détenant le trône impérial, les Habsbourg veulent étendre leur influence sur les cantons de confession catholique afin de former un front unifié contre les protestants. De son côté, l’Espagne soutient la Ligue catholique et lorgne sur la possibilité d’une alliance qui lui permettrait de renforcer la position des forces antiprotestantes en Europe. Dans ce tumulte, la France trouve un intérêt stratégique à renforcer sa position en Suisse. Forte de ses bonnes relations avec les cantons protestants, elle espère endiguer une coalition hostile qui pourrait renforcer les rangs de la Ligue catholique. C’est là que la missions de Nicolas Harlay de Sancy en Suisse prend toute son importance, puisqu’elle s’inscrit dans cette dynamique de lutte de pouvoir et d’influence : de part et d’autre en Europe on essaye de garantir, solidifier des alliances locales dans le but de maintenir et étendre son pouvoir. II. Nicolas de Harlay sieur de Sancy, ambassadeur de haut-rang Nicolas de Harlay de Sancy, né en 1546, a grandi dans le giron d’une des familles parlementaires les plus influentes de Paris6. Cette dynastie, ancrée dans la noblesse de robe et reconnue pour son engagement envers la couronne, représentait un modèle de loyauté et d’ambition stratégique7. Ce cadre familial, empreint de prestige et de responsabilité, a façonné un jeune homme conscient de son rôle dans l’appareil étatique. La solidarité entre les membres de la famille, couplée à leur influence institutionnelle, politique et religieuse, a établi des bases 6 SCHRENCK, Gilbert, Nicolas de Harlay, sieur de Sancy (1546-1629) : l'antagoniste d'Agrippa d'Aubigné, étude biographique et contexte pamphlétaire, Paris : H. Champion / Genève : Diff. Slatkine, 2000. p. 21 7 Ibid. p.12 SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 6 solides pour les aspirations de Sancy. Ce réseau familial a agi comme une véritable rampe de lancement, lui offrant des connexions essentielles dans un royaume en pleine mutation. Cependant, l’originalité de l’itinéraire de Sancy réside aussi dans la complexité de son éducation religieuse. Né d’un père catholique ouvert aux idées réformées et d’une mère protestante convertie au catholicisme, Sancy a été élevé dans une ambiguïté religieuse qui reflétait les tensions confessionnelles de la France de l’époque8. Envoyé à Strasbourg, haut lieu de la pensée réformée, il s’est imprégné des idées nouvelles qui émergeaient de Zurich et Wittenberg9. Cette éducation hybride ne fut pas un simple bagage intellectuel, mais un véritable laboratoire pour comprendre et manipuler les enjeux religieux, devenant ainsi un levier diplomatique dans ses futures négociations. L’épisode du massacre de la Saint-Barthélemy est un épisode charnier dans la vie de Sancy : c’est là qu’il fait ses armes au combat, bien qu’il ne soit pas le plus doué de sa fratrie, mais également qu’il engendre de l’expérience diplomatique10. En Suisse, où catholiques et protestants coexistaient dans une tension permanente, cette formation a donné à Sancy une capacité unique à parler à toutes les parties, à manier les arguments religieux et politiques avec finesse pour atteindre les objectifs de la couronne française. Avec le recul, Sancy aurait pu voir cette période formatrice comme un mélange paradoxal de privilège et de défi. Issu d’un environnement familial prestigieux mais exigeant, il a dû se montrer à la hauteur des attentes, naviguant entre la fidélité à son héritage et la nécessité de s’adapter à un monde en mutation. Cette éducation l’a préparé à exercer son rôle d’ambassadeur avec une vision stratégique et une flexibilité intellectuelle qui lui ont permis de consolider les relations franco-suisses. Il aurait sans doute perçu l’exercice de son ambassade comme une continuité naturelle de l’héritage des Harlay : une quête constante d’équilibre entre ambition personnelle et service à l’État, entre adaptation aux circonstances et respect des valeurs familiales. En somme, les années de formation de Sancy ont été le terreau fertile d’un diplomate à la fois habile et conscient des jeux de pouvoir dans un monde en transition. 8 Ibid. p. 26 Ibid. p. 28 10 Ibid. p. 29-34 9 SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 7 III. Quelle mission pour l’ambassadeur ? Étude des instructions royales L’ambassade de Sancy peut être observer sur un plan large : cet homme très talentueux avait gravi les échelons à grande vitesse, sachant très rapidement se rendre utile auprès de la couronne, avant de devenir indispensable, figure de proue de la diplomatie française auprès de la Confédération suisse sous les règnes successifs d’Henri III et Henri IV. Regard sur l’exercice de sa première ambassade sous Henri III (1579-1582) Lorsque Nicolas de Harlay de Sancy fut nommé ambassadeur auprès des cantons suisses le 28 février 1579, sa mission fut marquée par des instructions précises et stratégiques, reflétant les préoccupations majeures d’Henri III et de la couronne française. Fort de l’éloge de son prédécesseur, qui le qualifiait de « personnage vertueux, digne d’être employé à vous servir à bonne charge »11, Sancy bénéficiait d’une confiance royale qui s’appuyait sur ses compétences diplomatiques et sa probité. Toutefois, cette confiance s'accompagna d'un cadre rigoureux et de recommandations exigeantes, adaptées à la conjoncture politique et financière critique de l’époque. Les directives d’Henri III, envoyées le 23 juin 1579, plaçaient au centre de la mission de Sancy la préservation de l’équilibre géopolitique et confessionnel de la région. Le roi lui demanda d’abord d’empêcher toute levée de troupes en Suisse, afin d’éviter une effusion de sang entre les forces françaises et celles de son frère, et de contrer activement les ambitions du duc de Savoie12. Ce dernier cherchait à affaiblir la couronne française en attirant à son alliance des cantons comme Glairis ou Appenzell, menaçant ainsi la stabilité de Genève et l’influence de la France dans la région13. Comme Henri III l’exprima dans une lettre : « Je vous prie, monsieur de Sancy, de vous employer en tout ce qu'il vous sera possible avec l'aide des bons serviteurs que j'ai par-delà que le député dudit comté de Bourgogne n'obtienne rien davantage […], vous ferez aussi le semblable pour empêcher que mon oncle le duc de Savoie n'attire à son alliance le canton de Glairis ou d'Appenzell. »14 11 BANDERIER G., BOUCHER J., Une lettre retrouvée de Henri III : la mission de Sancy en Suisse (1579-1582), Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, Tome 64, No. 3, 2002. (pp. 605-615) p. 605 12 Ibid. p. 611 13 Ibid. 608 14 Ibid. 609 SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 8 Au-delà des enjeux politiques, la mission de Sancy fut également marquée par des contraintes budgétaires sévères. Les finances royales, fragilisées par les guerres de religion et les lourdes dettes dues à la Suisse, imposaient une gestion minutieuse des ressources15. Henri III insista sur ce point en précisant que les dépenses devaient strictement respecter le budget alloué : « Mais je vous dirai qu'ils ne peuvent être pris que des deniers que j'ai ordonné d'être envoyé par-delà pour le paiement de la pension et autres dépenses, le recouvrement desquels je fais tous les jours avancer le plus qu'il est possible. »16 Cette politique d’austérité mettait Sancy dans une position délicate, l’obligeant à conjuguer diplomatie active et prudence financière. Enfin, Sancy devait préserver l’unité de la Confédération suisse, un équilibre fragile au sein d’une mosaïque confessionnelle et politique en tension. Cette tâche complexe nécessitait un sens aigu de la négociation et une capacité à naviguer entre des intérêts divergents. Par ses actions, il était non seulement le gardien des intérêts français, mais aussi un artisan de la paix locale, dans un contexte où chaque alliance ou rivalité pouvait changer le cours des relations internationales. Ainsi, les instructions données à Nicolas de Harlay de Sancy par Henri III reflétaient l’ampleur de sa mission : garantir l’influence française en Suisse, freiner les ambitions des puissances adverses, et gérer avec parcimonie des moyens financiers limités. Ces consignes, profondément stratégiques, exigeaient de lui une diplomatie habile et une capacité à concilier efficacité et rigueur. Mise en action par Sancy : Nicolas de Harlay de Sancy, lors de sa première ambassade auprès de la Suisse, s’est trouvé confronté à des défis diplomatiques complexes, exigeant une mise en action minutieuse des instructions d’Henri III. Seul représentant du roi auprès des Ligues, il devait veiller à la bonne exécution et à la ratification du traité signé le 8 mai 1579, tout en faisant face aux menaces posées par le duc de Savoie et ses alliés17. L'échange officiel des ratifications le 29 août à 15 Ibid. 608-609 Ibid. p. 608 17 ROTT, Edouard, Histoire de la représentation diplomatique de la France auprès des cantons suisses, de leurs alliés et de leurs confédérés, tome 2 : 1559-1610, 1902, 689. p. 235 16 SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 9 Soleure a marqué une étape clé de cette mission, avant que Sancy ne confie l’intérim de sa fonction à Balthazar de Cressier pour répondre aux troubles qui agitaient alors la France18. Cependant, son absence a permis aux ambassadeurs d’Espagne et de Savoie de renforcer leur position dans la Suisse catholique, compliquant davantage la tâche de Sancy à son retour 19. Se présentant à la diète de Bade, il avait reçu l’ordre du roi de s’employer à trouver un moyen de lever une infanterie pour le conflit dans le Dauphiné20. Jouant un double jeu habile, il a simultanément cherché à gagner la confiance des réformés bernois en affirmant son dévouement à leur cause, tout en critiquant auprès des Waldstätten les intentions des partisans de la « nouvelle religion »21. Bien que stratégique, cette approche a atteint ses limites lorsque, faute de ressources promises par la couronne, les deux camps ont fini par s’unir contre lui, exigeant des réponses concrètes. Face à des créanciers frustrés et offensifs, Sancy a dû redoubler d’ingéniosité. Les Fribourgeois ont été temporairement apaisés grâce à un sacrifice financier consenti par Henri III, mais d'autres débiteurs civils et militaires sont restés intraitables22. Sans soutien suffisant de la couronne, Sancy a été contraint de résoudre les tensions de manière autonome, en dépit du poids des promesses anciennes. Lorsqu’une délégation du Corps helvétique s’est rendue jusqu’aux portes de Paris pour exiger leur dû, Sancy, accompagné de Grangier de Lyverdis, a désamorcé la situation avec une habileté certaine, recourant à des cadeaux et des dons. Cette manœuvre, bien que temporaire, a illustré sa capacité à maintenir la paix et préserver les intérêts royaux dans un contexte où les ressources de la couronne faisaient cruellement défaut. Malgré ces efforts, Sancy a dû opérer dans une position délicate, naviguant entre le poids des attentes locales et les contraintes d’un royaume en crise. Son travail, à la fois marqué par des succès diplomatiques partiels et des limites imposées par la réalité économique, témoigne de son dévouement et de sa capacité à maintenir un équilibre précaire entre loyauté et pragmatisme. 18 Ibid. p. 236 Ibid. p. 235-237 20 ROTT, Edouard, Histoire de la représentation diplomatique de la France auprès des cantons suisses, de leurs alliés et de leurs confédérés, tome 2 : 1559-1610, 1902, 689. 21 Ibid. pp. 236-237 22 Ibid. p. 238 19 SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 10 Regard sur l’exercice de sa deuxième ambassade sous Henri III et Henri IV (1589-1591) Les instructions données à Nicolas de Harlay de Sancy par Henri III et Henri IV mettent en lumière l’évolution de son rôle diplomatique, ainsi que la transformation des priorités royales face aux contextes géopolitiques changeants. Sous Henri III, Sancy reçoit pour mission de contrer l’influence des Habsbourg dans les cantons suisses, une stratégie qui reflète les rivalités dynastiques et confessionnelles en Europe23. Pour se faire, il doit favoriser les cantons protestants, alliés naturels face à la menace impériale catholique, et établir des accords militaires conditionnels, renforçant ainsi l’alliance stratégique franco-suisse. L’établissement de nouvelles alliances et la contraction d’emprunts viennent compléter ce tableau d’une diplomatie active, mais encadrée, où Sancy agit en exécutant discipliné des directives précises. En revanche, sous Henri IV, les instructions mettent davantage l’accent sur l’urgence et la survie même de la monarchie. Le roi, confronté à une crise financière et militaire sans précédent, exige de son ambassadeur la levée d’une armée en Allemagne et la négociation d’emprunts supplémentaires, à tout prix24. Dans ce contexte, Sancy se voit confier une latitude inédite25, évoluant d’un simple émissaire à un acteur proactif, autonome, et porteur des intérêts de la couronne. Ce changement reflète le contraste saisissant entre les deux souverains : là où Henri III imposait une diplomatie contrôlée, centrée sur des objectifs précis, Henri IV pousse son ambassadeur à improviser et à se surpasser face aux exigences d’une situation désespérée. Cette évolution illustre non seulement l’adaptabilité de Sancy, mais également le poids de la responsabilité qui lui est dévolu. Sous Henri IV, il agit presque en tant que sauveur de la couronne, ses succès ou échecs impactant directement l’avenir du royaume. Ainsi, l’ambassade auprès de la Suisse devient non seulement un théâtre de négociations politiques et militaires, mais aussi un lieu où s’affirme l’habileté et la vision stratégique de Sancy, capable de transformer des instructions royales en outils de survie pour un royaume en péril. Mise en action par Sancy : 23 Ibid. p. 238 Ibid. p. 552 25 Ibid. p. 553 24 SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 11 Après l’assassinat d’Henri III par Jacques Clément, Nicolas de Harlay de Sancy joua un rôle décisif dans le maintien de la stabilité et des intérêts de la couronne sous Henri IV, dans un contexte où le jeune roi devait affronter de multiples défis, tant militaires que diplomatiques*. Déployant une rhétorique persuasive et une habileté stratégique remarquable, Sancy parvint à conserver sous le commandement d’Henri IV les troupes soleuroises et, par extension, rallia l’ensemble de l’armée helvétique à la cause royale26. Ces succès initiaux renforcèrent la position d’Henri IV, lui permettant de stabiliser ses appuis dans une région clé. Dans l’urgence, Henri IV ordonna à Sancy de lever des renforts en Allemagne et de conclure un emprunt crucial à Bâle27. Avec l’aval de la couronne, Sancy utilisa toutes les ressources disponibles pour répondre à ces objectifs. Cette mission fut marquée par des défis financiers récurrents et des initiatives audacieuses : l’attaque surprise d’un convoi italien près de Bâle, transportant 100 000 écus d’or, permit de combler un manque criant de ressources28. Ces fonds contribuèrent à sécuriser des renforts, indispensables à la cause royale29. En parallèle, Sancy s’employa à contrer les manœuvres de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, qui tentait de sceller une alliance défensive avec les Bernois par le biais du traité de paix de Nyon. L’objectif était double : empêcher la ratification de ce traité jugé désastreux pour les intérêts de Genève et garantir un soutien militaire aux Genevois face à la pression savoyarde30. Au début de 1590, Sancy intensifia ses efforts en Allemagne, visitant des cantons évangéliques et ciblant particulièrement Zurich. Là, il obtint 12 000 écus exclusivement dédiés à Genève 31, témoignant de son habileté à mobiliser des ressources pour des enjeux stratégiques. Néanmoins, le manque de soutien financier direct de la couronne contraignit Sancy à des sacrifices personnels. Il vendit notamment le célèbre diamant de Sancy32 pour 4 000 écus et multiplia les emprunts auprès de diverses entités, y compris les cantons évangéliques et Montbéliard. Ces initiatives audacieuses, bien que risquées, démontrent sa capacité à improviser des solutions efficaces pour répondre aux impératifs diplomatiques et militaires. 26 ROTT, Edouard, Histoire de la représentation diplomatique de la France auprès des cantons suisses, de leurs alliés et de leurs confédérés, tome 2 : 1559-1610, 1902, 689. pp. 554-557 27 Ibid. p. 557 28 Le duc de Parme faisait dépêché une somme substantielle, qui fut dès lors intercepté sur les ordres de Sancy, en terre autrichienne. Sancy est congédié des environs de Bâle. 29 Opt. cit. p. 557-558 30 Ibid. p. 559 31 Ibid. p. 559 32 Un diamant célèbre en son époque, pour la qualité de la pierre et son éclat. Il provenait des mines de Golconde. Il aurait été porté par Henri III. SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 12 Sancy, en bon stratège, réussit à s’adapter aux circonstances en combinant négociations, alliances locales et actions militaires ciblées. Son rôle dans cette période critique ne se limite pas à un simple exécutant : il fut un acteur de premier plan, prenant des décisions autonomes qui contribuèrent à renforcer la position d’Henri IV et à préserver les intérêts français dans une région géopolitiquement instable. IV. L’action de l’ambassadeur décrypté à postériori De la 1ère Ambassade ordinaire, 1579-1581 sous Henri III à la 2ème Ambassade extraordinaire, 1589-1591 sous Henri III puis Henri IV En revisitant les années de son exercice diplomatique auprès de la Confédération suisse, Sancy exprime un sentiment mitigé, entre fierté personnelle, ressentiment et résilience face aux défis rencontrés et aux injustices subies tout au long de son parcours. C’est dans un contexte peu favorable qu’il entame sa mission, la couronne faisant l’objet d’une grande précarité financière. Pourtant, malgré un contexte économique défavorable, ce dernier s’illustre par son audace et son dévouement sans failles. En effet, chargé par Henri III de lever une armée suisse sans l’aide du financement royal, il déclare avec bravoure au Conseil : « Messieurs, dit Sancy, puisque de tous ceux qui ont reçu du roi tant de bienfaits ils ne s'en trouvent pas un qui veut le secourir, je vous déclare que ce sera moi qui lèverai cette armée ! »33. Cette affirmation met en évidence qu’il est un homme résolu, prêt à engager ses propres ressources, allant jusqu’à mettre sa vie sur la balance pour la monarchie : « J'entrepris donc ce voyage sur ma bourse et sur ma tête, qui néanmoins réussit si heureusement que 6 semaines après être arrivé en Suisse je réunis 15 000 suisses. »34 Cette prouesse met en exergue sa grande faculté à naviguer dans les complexités politiques et financières, gagnant la confiance des cantons helvétiques, ainsi que leur engagement dans la défense des intérêts de la couronne. 33 SCHRENCK, Gilbert, Discours sur l'occurrence de ses affaires, éd. Gilbert Schrenk, Paris : H. Champion / Genève : Diff. Slatkine, 2000 p. 6-7 34 Ibid. p. 13 SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 13 Néanmoins, le sentiment de fierté est profondément terni par le manque de reconnaissance qu’il reçoit par la suite, un constat dont il n’hésite pas à partager dans ses écrits, de façon lucide et amère. En dépit de l’importance de ses actions, tant pour la couronne que pour la stabilité du royaume, il n’hésite pas à exprimer ses regrets : « ma fidélité, mon affection, mes voyages et mes travaux soient mis en oubli »35. Il n’est pas seulement question de ressentiment, d’ingratitude personnelle, puisque Sancy s’adonne à une critique implicite du fonctionnement de la cour, où récompenses et méritocratie ne font pas bon ménage, tant le caractère arbitraire des princes joue un rôle important : « Je ne suis point si peu versé dans les affaires du monde que je ne sache que les récompenses dépendent de l'affection des princes, qui étendent leur faveur et leur libéralité selon leur bon plaisir. »36 À travers ces mots, c’est toute la désillusion de Sancy face à l’injustice systémique qui régit les relations de pouvoir et de récompense dans le royaume qui est exprimé. La frustration s’accompagne également d’un sentiment d’humiliation, à l’heure où il se voit octroyer une récompense qu’il perçoit comme symbolique et insuffisante à la vue du travail de fond réalisé pour l’État, en lieu et place d’une compensation juste : « Il me fâche fort qu'on ne me payant pas le quart de ce qui m'est dû, l'on me fasse prendre en don. »37 Sancy refuse de voir son honneur bafoué, lui monsieur de haut-rang en statut comme en ascendance, pour ce qu’il considère comme une tentative de minimisation, de dévaluation des ses services alors que l’on devrait reconnaître son rôle central dans l’entreprise de la couronne. Un véritable camouflet, qui révèle également que Sancy est un homme d’honneur, très attaché à la justice et au respect de l’honneur de tout un chacun. Il s’agit de sa réputation, mais aussi de principe : si « tout travail mérite salaire », service rendu mérite juste reconnaissance. En dépit de ces déceptions, Sancy reste intègre et ne laisse pas l’amertume entamer son engagement envers les devoirs de la couronne, allant jusqu’à confier que « la disgrâce ne m'avait point avilie le courage ni enlevé l'affection que j'ai toujours eue de bien faire et porter mes actions en service de mon prince et à la conservation de son État. »38 C’est cette résilience, mise en exergue par ses écrits, qui témoigne de son désir de transmettre la vérité sur son action, de léguer un héritage historique à la postérité. Sa démarche de justification n’est aucunement 35 Ibid. p. 10-11 Ibid. p. 10-11 37 SCHRENCK, Gilbert, Discours sur l'occurrence de ses affaires, éd. Gilbert Schrenk, Paris : H. Champion / Genève : Diff. Slatkine, 2000 p. 32 38 Ibid. p. 35 36 SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 14 teintée d’orgueil , mais cherche avant tout à défendre et préserver son honneur : « Pour cette cause, j'ai pensé qu'il était de mon devoir, pour ne pas manquer à moi-même et me mettre hors de reproche des miens, de dresser un discours sommaire et ce que ma mémoire pourra me suggérer. »39 Ces mots de Sancy traduisent une certaine dévotion, tant à l’État qu’à ses propres principes, le tout en étant conscient de l’importance de l’histoire et de la mémoire dans la reconnaissance des actions réalisés. Des services rendus en somme. En outre, Sancy dépeint un portrait nuancé de sa personne : il décrit un homme d’État courageux et compétent, blessé par le manque de reconnaissance et l’ingratitude d’une cour pour qu’il a consenti tous les sacrifices et pris tous les risques. Avec son discours, il essaye de trouver un équilibre entre satisfaction personnelle de ses accomplissements passés avec l’amertume du manque de reconnaissance. Il tient à montrer qu’il a laissé une trace indélébile dans l’histoire de la diplomatie française, fort du secours apporté, de son rôle dans l’entreprise de préservation et de renforcement de l’État français face aux ambitions savoyardes et espagnoles notamment. Sancy est indéniablement une figure emblématique de son époque, une époque où la loyauté et l’honneur devaient faire. Face à l’arbitraire des récompenses. 39 Ibid. p. 11-12 SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 15 Conclusion Finalement, l’ambassade de Sancy auprès de la Confédération suisse, de 1579 à 159140, illustre une période de crise importante rythmée par les guerres de religion et la rivalité entre la Maison des Habsbourg et la France, au cœur d’une véritable lutte d’influence. Les diverses instructions données tant par Henri III que Henri IV témoigne de la place prépondérante de la Confédération suisse dans la stratégie défensive française. L’établissement de liens étroits avec les cantons protestants et le jeu d’alliances orchestré par Sancy permet à la France de voir son influence renforcer en terre helvétique. Par sa proactivité, Sancy parvient à limiter les risques liés à la menace des Habsbourg sur la frontière française. Au prix d’efforts importants, il a su démontrer ses compétences dans travail diplomatique, mettant en exergue le pragmatisme de la diplomatie française en dépit de contraintes financières et politiques, et en tirant partie des divisions religieuses locales. Sa faculté à mener une diplomatie subtile et habile, illustré par sa gestion des alliances, permet d’éviter une effusion de sang au sein de la Confédération. Surtout, il permet de stabiliser les relations franco-suisses. L’ambassade de Sancy marque un tournant dans l’évolution de la diplomatie française, avec des pratiques qui se veulent plus axées tant sur des alliances pragmatiques et que des stratégies économiques. Son succès auprès des cantons protestants, révèle que la France peut exercer son influence sans que son entreprise repose uniquement sur la force militaire ni s’appuyer sur des alliances officielles. C’est un modèle de diplomatie qui allie persuasion économique et soutien implicite. Apparaissant comme un partenaire stable et fiable, Sancy joue un rôle important dans la redéfinition de la politique française qui s’impose alors comme un acteur stratégique dans une Europe multiconfessionnelle. L’ambassade de Sancy peut être perçu comme une évolution de la diplomatie, plus moderne dans sa pratique, où les intérêts stratégiques et économiques prévalent sur les idéologies. Si son travail regorge d’imperfections, il n’en demeure pas moins un exemple édifiant d’une « diplomatie pragmatique ». 40 En réalité, les mandats de Sancy ont été plutôt court. Officieusement, il n’a jamais réalisé l’intégralité de ses mandats. SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 16 Bibliographie Sources primaires DUVAL C., « La guerre autour de Genève à la fin du XVIe siècle : le discours de Nicolas de Harlay, Seigneur de Sancy », notice par César Duval, in : Mémoires et documents publ. par l'Académie chablaisienne, t. 21, Thonon-les-Bains : Impr. A. Dubouloz, 1907 [1908], 36 pp SCHRENCK, Gilbert, Discours sur l'occurrence de ses affaires, éd. Gilbert Schrenk, Paris : H. Champion / Genève : Diff. Slatkine, 2000 SCHRENCK, Gilbert, Nicolas de Harlay, sieur de Sancy (1546-1629) : l'antagoniste d'Agrippa d'Aubigné, étude biographique et contexte pamphlétaire, Paris : H. Champion / Genève : Diff. Slatkine, 2000. ROTT, Edouard, Histoire de la représentation diplomatique de la France auprès des cantons suisses, de leurs alliés et de leurs confédérés, tome 2 : 1559-1610, 1902, 689. Littérature secondaire HOLT, Mack P., The French Wars of Religion, 1562-1629, Cambridge University Press, 1995. Article BANDERIER G., BOUCHER J., Une lettre retrouvée de Henri III : la mission de Sancy en Suisse (1579-1582), Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, Tome 64, No. 3, 2002. (pp. 605615) Sites internet Bibliothèque diplomatique numérique GARDEN, Guillaume, Répertoire diplomatique : annales du droit des gens et de la politique extérieure. Tome 1/, J. Claye, Paris, 1861. http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30480865h , consulté le 8.11.2024 Dictionnaire Historique de la Suisse (DHS) https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/028697/2001-07-09/ https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/026460/2011-07-14/ , consulté le 13.11.2024. Geneanet https://gw.geneanet.org/garric?lang=fr&n=de+harlay&oc=0&p=nicolas&type=tree , consulté le 17.11.2024 Man8rove SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 17 https://man8rove.com/fr/blason/tfl2io4-harlay , consulté 17.11.2024 SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 18 Annexes 1. Blason Harlay (de), Paris, Orléans D’argent à deux pals de sable. Titres : marquis de Monglas, de Bréval et de Champvallon ; comte de Beaumont et de Césy ; seigneur de Grandvilliers, de Nogent et de Sancy. 2. Arbre généalogique de la Maison Harlay (de) https://gw.geneanet.org/garric?lang=fr&n=de+harlay&oc=0&p=nicolas&type=tree 3. Recueil d'instructions données à divers ambassadeurs français en (All., Suisse) SE « Le génie de la dependance ? » La république des Suisses et le royaume de France à l’époque 19
0
You can add this document to your study collection(s)
Sign in Available only to authorized usersYou can add this document to your saved list
Sign in Available only to authorized users(For complaints, use another form )