L’analyse linéaire du texte n°5 : « La rencontre amoureuse », extrait de l’œuvre intégrale
L’histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, publié en 1731.
Introduction :
Le roman est un long récit en prose constitué de personnages, d’une intrigue et d’un cadre
spatio-temporel. Il relève de la fiction mais peut-être nourri de réel. Le roman est un genre
d’une incroyable variété. Le roman est toujours le miroir d’une époque, d’un auteur et d’un
contexte littéraire, historique et culturel.
Au XVIIIème siècle, le libertinage des mœurs et la corruption règnent en France. Dans ce
contexte, il convient de citer L’Abbé Prévost qui est une personnalité complexe, dont la vie
oscille entre vocation religieuse et les plaisirs mondains ; a publié en 1731 son roman phare
L’histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, qui est le septième tome
des Aventures et Mémoires d'un homme de qualité qui s'est retiré du monde, dans lequel il a
analysé les paradoxes de l’âme humaine. Selon lui, l’homme est tiraillé entre l’idéal religieux
et moral et l’attraction vers le plaisir. Ce tiraillement intérieur, propre à tous les hommes. Ce
roman met en scène la passion du chevalier Des Grieux pour Manon ce qui l’a entrainé peu à
peu vers la déchéance.
Le texte soumis à notre analyse situé dans la première partie du roman constitue un topos de
la rencontre amoureuse.
En quoi, alors, cette scène pose-t-elle les jalons d’une passion funeste ?
Dans un plan linéaire, nous allons voir :
Dans un premier mouvement, de « J’avais marqué le temps » à « aussitôt », le chevalier Des
Grieux fait le récit rétrospectif de sa rencontre avec Manon Lescaut.
Dans un deuxième mouvement, de « mais il en resta une » à « maîtresse de mon cœur », il
peint la naissance du sentiment amoureux.
Dans un troisième mouvement, de « Quoiqu’elle fût encore mois âgée » à « tous ses malheurs
et les miens », nous étudierons que cette rencontre déterminante scelle indéniablement le
destin des personnages.
I – Le récit d’un souvenir : de « j’avais marqué le temps » à « aussitôt »
L’extrait en focalisation interne s’ouvre par un récit rétrospectif. Il permet ainsi
d’entremêler le souvenir lui-même et son récit distancié. C’est ce que le lecteur constate dès
les deux premières phrases grâce à l’usage du plus-que-parfait (« j’avais marqué le temps »)
et à sa reprise grandiloquente (« que ne le marquais-je »). Le chevalier Des Grieux ne cache
aucune émotion quant au souvenir qu’il va relater. En effet, l’utilisation de l’interjection «
hélas », de la tournure exclamative introduite par « que » et du conditionnel passé (« j’aurais
porté ») souligne d’emblée le regret. L’expression « toute mon innocence » peut se comprendre
de deux manières : par le jeune âge et par l’absence de péché, alliance qui sous-tend tout le
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texte. L’expression du regret se lit également dans la phase « je devais quitter cette ville ». Le
destin du personnage semble scellé dès le début.
Cette première partie définit un cadre spatio-temporel précis, par l’usage des noms des
villes (Amiens, Arras) et par le champ lexical du temps (« la veille », « le temps », « un jour
plus tôt »). La scène décrite est banale : un cadre urbain (« hôtellerie », « coche », « voitures
»), une promenade avec un ami, une scène de rue dont les deux amis sont témoins à partir du
passage au passé simple : « nous vîmes … et nous le suivîmes ». La négation restrictive « Nous
n’avions pas d’autre motif que la curiosité » propose une justification de la scène que le lecteur
ignore encore.
Ce premier mouvement s’achève sur une observation anodine, comme le soulignent la tournure
impersonnelle (« il en sortit ») et le déterminant indéfini (« quelques femmes »). Les deux
amis sont spectateurs d’une scène de rue et le regard du narrateur âgé pique la curiosité du
lecteur.
II – La naissance du sentiment amoureux : de « mais il en resta une » à « maîtresse de mon
cœur »
La conjonction de coordination adversative « mais » fait émerger une femme, vue par Des
Grieux qui devient spectateur ébloui. Dès lors, cette seule femme devient l’objet de toutes les
attentions du chevalier. Elle se détache et n’agit pas de la même façon que les autres : c’est ce
que montre l’antithèse « se retirèrent » / « s’arrêta » : les autres femmes « se retirèrent aussitôt
» telle était la fin du premier mouvement ; mais elle, « s’arrêta seule dans la cour ».
De plus, l’intérêt du chevalier se traduit par l’emploi de l’adverbe intensif (« fort jeune ») et
par son acuité visuelle : chaque détail fait l’objet d’une description afin de cerner au mieux
l’identité de la femme. Ainsi l’homme plus âgé qui l’accompagne « paraissait lui servir de
conducteur » : le verbe d’état suggère que le chevalier n’est plus spectateur passif dans une
rue mais spectateur obnubilé par une seule femme, qui fait des suggestions. Il ne sera fait
aucune mention de la description physique de cette femme ni de son nom. Seule prédomine
l’expression lyrique de l’émotion du chevalier, à travers l’emploi de l’intensif « si charmante
». La construction même de la phrase épouse l’état « enflammé » du narrateur.
En effet, ce qui ressemble à un coup de foudre se traduit dans le souffle de la phrase : le
complément circonstanciel de conséquence dont l’importance émotionnelle est capitale se
trouve relégué en fin de phrase. Les mots se précipitent, s’enchevêtrent : « moi qui… », « ni…
», au point de nécessiter une incise « moi, dis-je ». L’état amoureux dans lequel se trouve le
chevalier est intense : « je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport ». Dans le
détail, il souligne que cette rencontre a bousculé la personne qu’il était : auparavant indifférent
aux femmes, mesuré comme l’indique la proposition subordonnée relative « dont tout le
monde admirait la sagesse et la retenue », il est désormais passionné. De connotation
religieuse, l’adjectif métaphorique « enflammé » fait signe vers l’enfer et répond à l’«
innocence » perdue évoquée au début de l’extrait. Ce changement brutal de personnalité
oppose donc deux périodes de la vie de des Grieux : l’une marquée par deux défauts qu’il
nomme (« timide et facile à déconcerter ») ; l’autre désormais placée sous le sceau de l’audace,
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comme l’illustre la phrase « je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur ». La périphrase «
maîtresse de mon cœur » souligne que le narrateur est désormais sous la domination d’une
femme à laquelle il n’a pas encore parlé.
III – Une rencontre déterminante : de « quoiqu’elle fût encore moins âgée que moi » … à
« les miens »
La scène de rue anodine au détour d’une promenade amicale devient une rencontre
déterminante pour le chevalier dont les sentiments sont déjà à leur paroxysme. Ainsi, le portrait
de cette femme s’esquisse à travers une conversation, retranscrite de façon elliptique (« elle
reçut mes politesses ») et par le discours indirect : « je lui demandai », « elle me répondit ».
Le portrait qui en résulte est ambivalent : la mention de son jeune âge (« encore moins âgée
que moi »), voire de sa naïveté (l’adverbe « ingénument ») tranche avec une assurance marquée
(« sans paraître embarrassée », « elle était bien plus expérimentée que moi »). L’échange
permet ainsi d’attiser la curiosité du lecteur pour cette jeune fille ambiguë. L’audace du
chevalier se traduit par les questions indirectes. La réponse est indirectement rapportée par la
proposition subordonnée conjonctive « qu’elle y était envoyée par ses parents pour être
religieuse ». La tournure passive de la réponse (qu’elle y était envoyée») rappelle les codes
dans l’éducation d’une femme, et sa soumission à un ordre familial. L’effet de surprise que
provoque cette réponse sur le chevalier est d’autant plus fort qu’il nomme pour la première
fois le sentiment qui l’envahissait : « l’amour me rendait déjà si éclairé ». Le projet du noviciat
de cette jeune fille est reçu avec intensité comme le souligne l’expression hyperbolique « un
coup mortel pour [s]es désirs ».
Contre la naissance des sentiments s’érige donc un obstacle : celui d’une morale religieuse
mortifère, incompatible avec le cœur. L’échange s’achève sous la forme d’un discours indirect
libre – « c’était malgré elle qu’on l’envoyait au couvent ». La vie religieuse est présentée
comme le dernier rempart contre le « penchant au plaisir » de Manon. Le péché de chair évoqué
à demi-mot est développé par deux propositions subordonnées successives. La première, « qui
s’était déjà déclaré » laisse sous-entendre un passé sulfureux ; la seconde « et qui a causé, dans
la suite, tous ses malheurs et les miens » clôt de façon tragique cet extrait tout en plaçant le
lecteur dans un effet d’attente. Par cette rencontre, le destin des personnages est scellé.
Conclusion :
La rencontre amoureuse racontée par le double regard d’un narrateur jeune et passionné et
d’un narrateur plus âgé et critique place le lecteur au cœur d’une histoire complexe. Témoin
de la naissance des sentiments intenses de Des Grieux, le lecteur assiste, impuissant, aux
débuts de cette passion, à l’étymologie double : à la fois source d’amour et de souffrance, entre
sentiments et interdits, la tragédie se noue déjà.
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