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Юристы у Раймунда V

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Annales du Midi : revue
archéologique, historique et
philologique de la France
méridionale
Le prince et l’expert : les juristes à la cour rhodanienne du comte
Raimond V de Toulouse (1149-1194)
Laurent Macé
Citer ce document / Cite this document :
Macé Laurent. Le prince et l’expert : les juristes à la cour rhodanienne du comte Raimond V de Toulouse (1149-1194). In:
Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 123, N°276, 2011.
Droits, pouvoirs et justices dans le midi médiéval (IXe-XIIIe siècle) pp. 513-532;
doi : 10.3406/anami.2011.7382
http://www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_2011_num_123_276_7382
Document généré le 23/11/2017
Resumen
El príncipe y el perito : los juristas en al corte rodaniana del conde Raimundo V de Tolosa (11491194).
Apoyándose en los trabajos de André Gouron, este estudio tiene como único objetivo reunir un
conjunto de datos dispersos sobre una parte de los círculos allegados al conde de Tolosa,
Raimundo V, o sea el grupo de juristas que le auxilian en sus cortes rodanianas durante la
segunda mitad del siglo XII. El análisis prosopográfico permite seguir el trayecto de cuatro
hombres que se han formado sobre todo en la escuela catedral de Nîmes. Siendo jueces y
responsables de la cancillería condal, esos peritos son también glosadores de talento que hacen
exégesis valiosas que han dejado una huella duradera en el sur de Francia. Su presencia al lado
del príncipe se aprecia particularmente en el contexto de la Gran Guerra meridional y tiende a
profesionalizar poco a poco el entorno feudal del mismo. Convertidos en consejeros de pleno
derecho, esos hombres han sabido promover la argumentación jurídica como nueva arma de la
afirmación política.
Résumé
féodal du dynaste toulousain. Devenus conseillers à part entière, ces hommes ont su promouvoir
l’argumentation juridique comme nouvelle arme de l’affirmation politique.
Zusammenfassung
MACÉ (Laurent), Der Prinz und seine Ratgeber : die Juristen am Hof des Grafen Raimunds V. von
Toulouse (1149-1194) in Saint-Gilles, Annales du Midi, 123, Nr. 276, Oktober-November 2011, S.
513-532. In dieser Studie vereint Laurent Macé einige noch verstreute Kenntnisse über das
unmittelbare Umfeld des Grafen Raimund V. von Toulouse. Die Arbeiten von André Gouron haben
den Autor dazu inspiriert, sich für die Gruppe der Juristen zu interessieren, die dem Grafen bei
seinen Gerichtstagen am Unterlauf der Rhone in der zweiten Hälfte des 12. Jh. zur Seite stehen.
Prosopographische Analysen erlauben es uns, den Parcours von vier Personen zu verfolgen, die
zum Umfeld der bischöflichen Schule in Nîmes gehörten. Sie waren Richter und Hauptsekretäre
der gräflichen Kanzlei und interpretierten für den Grafen das römische Recht als Glossatoren ; ihre
Auslegung und Interpretation der Gesetze hatte einen dauerhaften Einfluss auf die Rechtspraxis in
Südfrankreich. Zur Zeit der großen kriegerischen Auseinandersetzungen in Südfrankreich
zwischen den Grafen von Toulouse und dem König von Aragon standen diese Juristen dem
Prinzen zur Seite. Ihre Präsenz erklärt auch, warum der Hof des Grafen von Toulouse feste,
professionelle Strukturen entwickelte. Die Juristen wurden zu ständigen Ratgebern, die wussten,
wie man aus juristischen Argumenten handfeste politische Forderungen schmieden konnte.
Abstract
The Prince and the Expert : Jurists at the Rhône Court of Count Raymond 5 of Toulouse (11491194).
Inspired by different work undertaken by André Gouron, this study has no other objective than that
of putting together a set of dispersed information on part of the entourage of Count Raymond V of
Toulouse. These men were a group of legal advisors who assisted him in his Rhodanian courts
during the second part of the 12th century. Prosopographical analysis allows us to follow the trail
of four individuals who were mostly educated in the Nîmes cathedral school. Judges and
administrators of the county chancellor’s officies, these experts were also talented glossarists who
produced excellent exegeses that had a long-standing impact in the South of France. Their
presence at the side of the prince was particularly appreciated in the context of the Great Southern
War and tended to professionalize, little by little, the feudal environment of the Toulousain dynasty.
Having become counsellors completely, these men were able to promote juridical argumentation
as a new arm of political affirmation.
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LE PRINCE ET L’EXPERT :
LES JURISTES À LA COUR RHODANIENNE
DU COMTE RAIMOND V DE TOULOUSE
(1149-1194)
La renaissance du droit romain, au cours du XIIe siècle, permet aux princes
du Midi rhodanien de promouvoir la force abstraite de la loi, laquelle vient
consolider l’exercice du pouvoir, une potestas découlant d’une force de coercition souvent signifiée par la contrainte armée1. Outil nouveau mais essentiel
dans l’affirmation et la consolidation de l’autorité, la science juridique se
diffuse progressivement dans les milieux urbains de la région, espaces qui se
transforment en de véritables centres d’activité romano-canonique. Pour les
grands du monde laïc, il devient vite primordial de puiser dans ce fécond vivier
qui se trouve déjà sollicité par les évêques et les établissements religieux.
L’attrait des puissants pour les légistes dépasse la simple curiosité de l’esprit,
certains ont bien senti quelles seraient les implications pragmatiques de
confier, en partie, leurs affaires à des professionnels formés à cette véritable
raison écrite (ius scriptum) qu’est le droit romain. Ces sapientes entrent dans
les maisonnées princières, s’agglomèrent rapidement à leurs cercles de
conseillers – occasionnels ou permanents –, se trouvent associés à la prise de
* 12, rue Paul Campadieu, 31200 Toulouse ; mace@univ-tlse2.fr
1. Le pouvoir est un concept vaste, à la polysémie large sur laquelle, ces dernières décennies,
s’est régulièrement interrogée la médiévistique nord-américaine : BISSON (Th. N.) éd., Cultures of
Power : Lordship, Status, and Process in Twelfth Century Europe, Philadelphia, 1995 ; voir également l’introduction de BERKHOFER (R.F.), COOPER (A.) et KOSTO (A.J.), The Experience of Power
in Medieval Europe, 950-1350, Aldershot, 2005, p. 1-7 ; et plus récemment, BISSON (Th.N.), The
Crisis of the Twelfth Century. Power, Lordship, and the Origins of European Government,
Princeton, 2009.
Laurent Macé est maître de conférences en histoire médiévale à l’université de
Toulouse II-Le Mirail et chercheur à l’UMR 5136 (Framespa/Terrae). Il a publié les
Catalogues raimondins (1112-1229). Actes des comtes de Toulouse, ducs de
Narbonne et marquis de Provence, Sources de l’histoire de Toulouse, Toulouse,
2008.
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décision et sont, de surcroît, à l’origine du développement d’un matériel
documentaire dont la rédaction gagne en précision : la production écrite, dans
sa dimension pratique, fait davantage l’objet de tous les soins. Elle s’impose
comme le domaine des spécialistes de la mise en forme. Le recours à l’écriture
tend à devenir action sur le monde2.
Si le dossier des juristes présents dans l’entourage des comtes de Toulouse
avait été ouvert par Émile-Gilles Léonard3, il n’est pas inutile de le reprendre
plus en détail, à la lumière des abondants travaux menés par ce grand défricheur des officines méridionales que fut André Gouron4. La démarche prosopographique s’ordonne ici pour déterminer avec précision contours et qualités
des hommes de savoir. Il devient alors naturel de se demander quels sont
l’origine, le rôle et l’influence de ces nouveaux curiales que sont les légistes au
sein de la cour rhodanienne d’un des principaux maîtres de la région, le comte
de Toulouse, sérieux prétendant au contrôle territorial de la Provence. Formant
un groupe compétent de techniciens aptes à traiter certaines matières délicates
sur lesquelles ils sont consultés, ceux qui ont étudié la loi peuvent servir
l’autorité du prince par leur connaissance du droit romain, fourbissant ainsi
dans l’arsenal juridique une arme aussi redoutable que la vielle et l’épée5.
Le corpus documentaire dont on dispose est suffisamment consistant pour
mener l’enquête durant le principat du comte Raimond V (1149-1194), dont les
séjours dans ses domaines rhodaniens (Saint-Gilles, Mauguio, Nîmes,
Beaucaire, Uzès) sont assez réguliers – si ce n’est fréquents – pour confirmer
l’existence d’une véritable cour provençale. Sur deux cents actes répertoriés,
près de la moitié a été produite dans des villes proches du Rhône6. Émanation
directe de la chancellerie comtale ou rédaction ponctuelle, issue des scriptoria
des maisons ecclésiastiques locales, les actes de la pratique fournissent, à
travers la corroboration, des séries de témoins dont la fonction est d’attester la
validité d’une décision princière, tout en assurant l’authenticité du document
écrit. Même si cette liste est conçue avec une certaine rigueur, il s’agit souvent
d’une énumération ordonnée de noms qui ne formule pas toujours sa hiérarchie. Pour le comte, il semble superflu de parer d’un qualificatif social les
2. ANHEIM (É.) et CHASTANG (P.), « Les pratiques de l’écrit dans les sociétés médiévales (VIeXIIIe siècle) », Médiévales, n° 56, 2009, p. 8-9.
3. LÉONARD (É.-G.), « Chanceliers, notaires comtaux et notaires publics dans les actes des
comtes de Toulouse », Bibliothèque de l’École des Chartes, n° CXIII, 1955, p. 37-74.
4. Une grande partie de ses articles a été rassemblée dans les deux recueils suivants : Juristes et
droits savants : Bologne et la France médiévale, Aldershot, 2000 ; Pionniers du droit occidental
au Moyen Âge, Aldershot, 2006.
5. AURELL (M.), La vielle et l’épée. Troubadours et politique en Provence au XIIIe siècle, Paris,
1989.
6. MACÉ (L.), Catalogues raimondins (1112-1229). Actes des comtes de Toulouse, ducs de
Narbonne et marquis de Provence, Sources de l’histoire de Toulouse, Toulouse, 2008, p. 26
(dorénavant abrégés sous la forme CR).
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individus qui témoignent pour lui ; il les considère comme bien connus des uns
et des autres, leur rang n’a pas à s’exprimer par une désignation quelconque
mais par leur ordre d’apparition dans une séquence, plus ou moins longue,
d’anthroponymes. Parmi eux, les causidici et autres magistri peuvent être
aisément repérés.
Le temps des pionniers
Si Raimond V s’entoure, dès le début de son principat, de certains experts du
droit, il n’est pourtant pas le premier de sa dynastie à les côtoyer. Durant ses
séjours provençaux, son père, Alfons Jourdain (1112-1148), a pu en rencontrer
quelques-uns. Au moins à deux reprises et dans un contexte précis. En 1138,
une convention est passée avec une certaine Galburge, détentrice du castrum
de Bernis, site qu’elle cède au prince en alleu et qu’elle reprend en fief, jure
feudi, ce qui implique jusjurandum et hominium de sa part. L’inhabituel
préambule de l’acte invoque, de façon savante, le recours au principe d’équité :
Quod inter contrahentes agitur, observari debere et juris et equitatis ratio
suadet. Parmi les témoins figure le rédacteur, ou du moins l’initiateur, de
l’instrument, qui n’est autre que le jurisperitus Geraldus, maître Géraud,
auteur par ailleurs de la Summa Trecensis et brillant civiliste provençal qui va
former les principaux juristes du pays rhodanien7. Cinq ans plus tard, la
question de l’hommage se pose à nouveau, cette fois-ci dans le contexte des
prochaines guerres baussenques. Le 2 septembre 1143, la convention passée à
Fourques entre Alfons et l’archevêque d’Arles, Raimond de Montredon (11421160), ancien chanoine de Nîmes doté d’une bonne culture juridique, règle
l’épineux problème de la détention de la terre d’Argence, par un recours au
droit féodal qui satisfait aisément les intérêts des deux parties8. Le lendemain,
de retour dans son palais, le Toulousain, entouré de l’abbé de Saint-Gilles et
des notables de la ville, signe un traité de paix avec les consuls de Gênes et de
Pise9. Dans la longue liste de ceux qui viennent prêter serment paraît un certain
Pons, qualifié de grammaticus, mais celui-ci n’est pas encore sollicité pour
servir les comtes. Il lui faut attendre la génération suivante.
Pendant vingt-cinq ans, deux professionnels du droit se pressent aux côtés du
nouveau prince : le grammaticus Pons de Saint-Césaire, attesté de 1158 à 1174,
et le magister Raoul de Saint-Gilles, présent de 1155 à 1180.
7. Pour ce don, le comte cède à Galburge la somme de 1 150 sous égidiens (CR, n° 28) ; GOURON
(A.), « L’auteur et la patrie de la Summa Trecensis », dans Jus commune, t. 12, 1984, p. 1-38.
8. CR, n° 43-44 ; GIORDANENGO (G.), Le droit féodal dans les pays de droit écrit. L’exemple de
la Provence et du Dauphiné, XIIe-début XIVe siècle, Rome, 1988, p. 39.
9. CR, n° 45.
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À partir de l’automne 1158, Pons de Saint-Césaire apparaît à cinq reprises
dans les listes testimoniales de chartes qui ont été rédigées à Saint-Gilles10. Il
est quasiment toujours qualifié de grammaticus, prédicat qui fait de lui, selon
la taxinomie usitée à Arles et à Saint-Gilles, un avocat formé au droit canon. Il
est présent lors de certaines transactions marchandes (vente de biens fonciers
en faveur de l’hôpital de Saint-Gilles ou du chapitre de Nîmes) mais aussi au
moment de la rédaction d’instruments importants pour le comte de Toulouse :
traité avec Nicolas Rocia qui représente la ville de Gênes, pacte de sûreté avec
le vicomte de Béziers Roger II, accord avec Béatrix de Mauguio sur la transmission de son comté. Il est encore au service du prince toulousain en août
1174 puisqu’il compte au nombre des trois ambassadeurs expédiés à Gênes
pour conclure une alliance militaire et un partenariat commercial avec les
consuls de la république11. Interlocuteurs qu’il connaît bien puisqu’il les avait
déjà rencontrés à Saint-Gilles, au moment de la signature de la convention de
paix de septembre 1143, passée entre Alfons, l’abbé de Saint-Gilles, les
bourgeois de la ville et les consuls des cités de Gênes et de Pise.
Pur produit de l’école des canonistes nîmois formés au sein d’un chapitre
cathédral qui est en contact régulier avec les chanoines de Saint-Ruf et qui a
encouragé ses membres aux études juridiques grâce à l’impulsion donnée par
Raimond de Montredon12, Pons de Saint-Césaire vient s’installer à Saint-Gilles
en 115713. Il s’en absente pour effectuer un court séjour à Acre en 1163, avant
de revenir définitivement dans le port rhodanien dont il adopte le patronyme14.
Son activité en ce lieu est assez modeste, Pons n’apparaît guère dans les deux
grands cartulaires locaux confectionnés par les ordres militaires religieux15. Sa
présence à la cour comtale lui permet, toutefois, de fréquenter à quelques
reprises un ancien camarade de l’école capitulaire de Nîmes, Raimond des
10. Septembre 1158, octobre 1160, mai 1171, novembre 1171, décembre 1172 (CR, n° 73, 80,
127, 130, 133).
11. LÉONARD (É.-G.), Catalogue des actes de Raymond V de Toulouse, Nîmes, 1932, n° 66 bis et
66 ter, p. 47-49.
12. GOURON (A.), « Sur les gloses siglées d et p dans les manuscrits du XIIe siècle », dans
Pionniers du droit…, op. cit., p. 21-34 ; « Le manuscrit de Prague, Metr. Knih. J. 74 : à la
recherche du plus ancien décrétiste à l’Ouest des Alpes », ibidem, p. 232-233.
13. Il est alors signalé comme témoin lorsque l’abbé de Saint-Gilles concède un oratoire au
maître de l’Hôpital (acte suppl. n° 1 dans LE BLÉVEC (D.) et VENTURINI (A.) éd., Cartulaire du
prieuré de Saint-Gilles de l’hôpital de Saint-Jean de Jérusalem (1129-1210), Paris-Turnhout,
1997).
14. GOURON (A.), « L’auteur du Codi », dans Pionniers du droit…, op. cit., p. 11.
15. Il intervient seulement comme témoin en mars 1173-74 dans une affaire intéressant
l’Hôpital, controverse que règle son confrère Raoul (LE BLÉVEC (D.) et VENTURINI (A.), op. cit.,
n° 183). En revanche, il ne figure pas dans le cartulaire des templiers (CARRAZ (D.), Ordres
militaires, croisades et sociétés méridionales. L’ordre du Temple dans la basse vallée du Rhône
(1124-1312), thèse N.R., Lyon II, 2003, vol. 3, Sources).
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Arènes surnommé Cardinalis16. Le grand canoniste, auteur des gloses au
Décret, s’est retiré un moment à Saint-Gilles, sans doute à la suite d’une de ses
brouilles avec le pape Alexandre III qui a fini de l’éloigner de la curie
romaine17. Il est présent dans le palais comtal de Saint-Gilles, juste aux côtés
de l’évêque de Nîmes, Aldebert, quand Raimond V et le vicomte de Nîmes
Bernard Aton VI échangent un pacte de sûreté, vers 117418. En novembre
1176, devant les notables de la ville, Raimond Cardinalis valide et rend publics
les témoignages relatifs au testament nuncupatif d’Ermessinde de Mauguio,
épouse du fils du prince toulousain, récemment décédée au castrum de
Malaucène. Ses dernières paroles ont été recueillies par quelques proches dont
un certain Radulfus causidicus et cancellarius19.
Selon la pratique locale d’une terminologie précise affectée aux juristes, cet
individu est signalé comme grammaticus en 1147, puis comme « porteur de la
loi » (legifferus) en 1151. L’année suivante, il est à l’origine d’un contrat de
mariage rédigé près de Saint-Gilles et qui contient des références savantes
trahissant un enseignement reçu, dans le milieu arlésien, auprès de son grand
mentor, le civiliste Rogerius, un des premiers grands glossateurs du Code20.
Maître Raoul de Saint-Gilles apparaît dans l’entourage du comte, en 1155,
lors d’une importante convention passée avec l’évêque de Carpentras, charte
dont il fait rédiger la teneur, quelques jours après, devant les membres du
chapitre cathédral21. On le retrouve ensuite à la cour en tant que témoin de
transactions que Raimond V réalise avec les ordres religieux militaires,
l’abbaye de Saint-Gilles ou encore le chapitre de Nîmes22. À partir de juin
1164, il exerce la fonction de juge-chancelier, devenant responsable du sceau
16. Issu du groupe chevaleresque du château des Arènes, élève du glossateur arlésien Rogerius,
Raimond des Arènes, qualifié en 1151 du prédicat encore rare de jurisperitus, devient rapidement
un des premiers décrétistes du Midi. Repéré à la curie romaine comme sous-diacre, il est hissé à la
pourpre, en 1158, par le pape Adrien IV, ancien abbé de Saint-Ruf, et devient ainsi cardinal de
Sainte-Marie in via lata (GOURON (A.), « Le cardinal Raymond des Arènes : Cardinalis ? »,
Mélanges Jean Gaudemet, Revue de droit canonique, n° 28, Strasbourg, 1978, p. 180-192).
17. GOURON (A.), « Sur les gloses siglées d et p dans les manuscrits du XIIe siècle », dans
Pionniers du droit…, op . cit., p. 32.
18. CR, n° 140.
19. in presentia domini R. de Arenis, sancte Romane ecclesie diaconi cardinalis titulo Sancte
Marie in Via lata (TEULET (A.), LABORDE (J. de), BERGER (E.), DELABORDE (H. F.), Layettes du
Trésor des Chartes, Paris, 1863, t. I, n° 268, p. 110-111) ; VIDAL (H.), « Comment le comte de
Toulouse devint comte de Melgueil (1171-1176) », dans Mélanges Michel Cabrillac, Paris, 1999,
p. 839-850 ; MACÉ (L.), « Gera erat inter patrem et filium : les Raimondins et les deniers du comté
de Melgueil (fin XIIe siècle) », dans AURELL (M.) éd., La parenté déchirée : les luttes intrafamiliales au Moyen Âge, Turnhout, 2010, p. 97.
20. GOURON (A.), « Sur les traces de Rogerius en Provence », dans Juristes et droits savants…,
op. cit., p. 325 ; « L’invention de l’impôt proportionnel au Moyen Âge », ibidem, p. 252-254.
21. Magistri Radulfi Sancti Egidii qui hanc cartam mandato comitis dictavit (CR, n° 64).
22. Septembre 1158 ; 1160 ; janvier 1160-61 ; juin 1166 (CR, n° 73, 83, 85, 109).
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comtal23. Il fait partie du groupe de fidèles qui entourent le prince lorsque
celui-ci assiste, en 1169, à l’autorisation que donne l’abbé de Saint-Gilles aux
templiers de construire un oratoire 24. Suivant le cortège curial, sa bonne
connaissance des sources justiniennes en fait la cheville ouvrière, en avril
1171, des premiers accords relatifs à la dévolution du comté de Mauguio en
faveur des Raimondins, textes amendés et confirmés un an plus tard et dont il
supervise scrupuleusement la rédaction25. Il en est de même le 1er mai, au traité
conclu entre le Toulousain, les notables de Saint-Gilles et le consul représentant la république de Gênes ainsi que, le même mois, lors de la confirmation de
monopoles en faveur de l’évêque de Cavaillon26. Son intervention est sensible
dans la conception d’une donation en fief destinée à Giraud II Amic, l’un des
proches conseillers du comte27. Ce dernier cède en fief rendable et livrable sa
part sur deux castra, Caumont et Le Thor, mais aussi l’autorisation de fortifier
le site de Thouzon, tout en se réservant le dominium primum et merum28. Raoul
est également témoin de la sécurité jurée passée avec le vicomte de Béziers
Roger II, puis avec le seigneur de Montpellier, Guilhem VIII, ce qui lui permet
alors de rencontrer un autre juriste de haute volée : maître Gui Francesc29. Il se
présente en compagnie du prince quand Bernard et Bertrand d’Anduze cèdent
le castrum de Peyrelade, situé dans le comté de Rodez, à Gui de Séverac30. Il
fait rédiger la charte d’investiture relative à la reprise en fief du castrum de
Pouzilhac (au nord de Remoulins), donne son aide au comte pour trouver une
solution à la controverse qui oppose une veuve au commandeur du Temple de
Saint-Gilles, et il figure naturellement parmi les témoins paraphant le premier
traité de Jarnègues, passé le 18 avril 1176 avec le roi d’Aragon31. En bon
23. Ego Raimundus comes ad perpetuam gestorum fidem sigilli nostri inpressione per manus
Radulfi causidici et cancellarii hoc instrumentum jubeo comuniri (CR, n° 100) ; juin 1166 : Ego
Rodulfus causidicus subscripsi et mandato domini comitis bullavi (CR, n° 109).
24. Factum est hoc sub presencia et testificacione domini Raimundi, comiti Tholosani… Radulfi
causidici (CARRAZ (D.), op. cit., n° 041, p. 491-492).
25. CR, n° 125 ; CR, n° 133 (12 décembre 1172) : ego Raimundus Bodonus notarius, Radulfo
causidico et cancellario componente, hoc instrumentum scripsi, complevi, dedi et tradidi. Celui
que H. Vidal appelle « un juriste retors » fait ici explicitement des emprunts aux Novelles, au
Codex, et au Décret de Gratien tout en bafouant le droit romain pour servir au mieux les intérêts
des Toulousains (« Comment le comte de Toulouse devint comte de Melgueil… », art. cit., p. 839850). A. Gouron, pour sa part, préfère souligner « l’ingéniosité du rédacteur, assez habile pour bien
tirer parti des règles relatives à la succession des curiales en les appliquant à la dévolution de biens
comtaux » (« L’auteur du Codi », art. cit., p. 15).
26. CR, n° 127 (1er mai 1171) ; CR, n° 128 (mai 1171).
27. MACÉ (L.), Les comtes de Toulouse et leur entourage, XIIe-XIIIe siècles. Rivalités, alliances
et jeux de pouvoir, Toulouse, 2000, p. 105, 109, 153.
28. CR, n° 129.
29. CR, n° 130 (novembre 1171) ; CR, n° 142 (décembre 1174).
30. 1er septembre 1174 : facta fuit donatio suprascripta apud hospitalem domum Sancti Egidii, in
praesentia domini R. comitis… Radulfi causidici et cancellarii (BnF, coll. Doat, vol. 168, fol. 65).
31. CR, n° 146 (31 mars 1175) ; n° 149 (1er août 1175) ; n° 158.
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professionnel sachant tirer parti des textes, il parachève son œuvre de 1171 et
1172 en participant activement, aux côtés de Raimond Cardinalis, à la publication du testament d’Ermessinde de Mauguio à l’automne 1176 : on peut mettre
à son crédit cette belle opération que fut l’acquisition du comté de Mauguio par
la dynastie raimondine32. Lorsqu’en novembre 1177, une exemption de péages
est accordée aux frères de l’Hôpital, la mention des publicani comtaux ainsi
que des rustici qui glebae quodammodo videntur ascripti trahit la parfaite
connaissance, de la part de Raoul, des Tres libri (les trois derniers livres du
Code de Justinien) et sa très grande culture juridique33. Enfin, il est témoin de
la charte d’alliance qui unit Raimond V à ses alliés pour lutter contre le
vicomte de Nîmes, en avril 1179. Sa dernière apparition dans une charte
comtale date du mois d’août 118034.
La confiance que lui porte le Toulousain se manifeste dans divers
documents : tout d’abord, sans doute sollicité par le prince qui figure comme
un des héritiers potentiels en cas de non-exécution des volontés prescrites, il
intervient en 1168 dans la rédaction de la donation qu’effectue, à Saint-Gilles,
Bertrand II, comte de Forcalquier, en faveur des hospitaliers : il leur cède alors
tous ses droits sur Manosque et un grand nombre de castra voisins35. Plus tard,
en 1173, il est envoyé en ambassade auprès du roi de France « parce qu’il est
des nôtres et connaît notre région 36 ». L’année suivante, en août 1174, il
accompagne cette fois-ci son collègue Pons de Saint-Césaire et le connétable
Guilhem III de Sabran pour négocier deux traités auprès du consulat de Gênes :
contre le renouvellement de ses privilèges commerciaux et économiques à
Saint-Gilles ainsi que sur le littoral, le prince obtient un contingent de galées
pour s’emparer de certains ports provençaux.
À Saint-Gilles même, les documents montrent qu’il ne le cède à personne
dans la conduite des affaires de justice : Raoul rend plusieurs sentences en tant
que juge dans des affaires opposant l’Hôpital et le Temple à des tiers37. Cette
32. VIDAL (H.), art. cit., p. 845.
33. CR, n° 163 ; GOURON (A.), « L’invention de l’impôt proportionnel au Moyen Âge », dans
Juristes et droits savants…, op. cit., p. 252-254.
34. CR, n° 169 et 172.
35. LE BLÉVEC (D.) et VENTURINI (A.), op. cit., n° 330, p. 275-277.
36. POLY (J.-P.), « Les légistes provençaux et la diffusion du droit romain dans le Midi », dans
Recueil de mémoires et travaux publiés par la Société d’histoire du droit et des institutions des
anciens pays de droit écrit, IX, Mélanges Roger Aubenas, 1974, p. 623, n. 75.
37. Dans le cartulaire de l’Hôpital, Raoul est mentionné dans le cadre de transferts de propriété :
témoin en 1164 (LE BLÉVEC (D.) et VENTURINI (A.), op. cit., n° 305, 309) ; témoin en 1179 comme
causidicus et chancelier (n° 39, n° 289) ; rend une sentence dans le cadre d’une controverse en
1173-74 en tant que causidicus, judex et cancellarius (n° 183) ; règle à l’amiable une affaire de
propriété foncière en 1183 avec le titre de magister et de chancelier du comte (n° 254). Il est également présent en janvier 1155-56 quand l’abbé de Saint-Gilles cède un jardin en emphytéose aux
frères du Temple (CARRAZ (D.), op. cit., n° 007) ; témoin en janvier 1156-57 (n° 008) ; témoin en
mai 1179 (n° 093).
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activité professionnelle lui procure une certaine aisance sociale. La promotion
par le savoir transparaît dans la documentation qui livre quelques indices sur
son patrimoine foncier et immobilier : une maison, un terrain et un jardin près
de la maison de l’hôpital de Saint-Gilles ; des maisons à Beaucaire d’une
valeur de 600 sous raimondins38. En novembre 1178, devant trois notables de
Saint-Gilles, il épouse en secondes noces, une certaine Adalaïs à qui il donne la
moitié de ses biens juxta Romane legis auctoritatem ad equalitatem
redigantur39. Une charte du cartulaire des Templiers le déclare défunt en août
118540.
La nouvelle décennie
Après la disparition de Raoul, Raimond V s’entoure de deux nouveaux
juristes de profession, le causidicus Élzéar d’Avignon et le judex Pierre
Fouquois. Élzéar est sollicité par le comte à partir du printemps 1185. Il
bénéficie déjà d’une certaine notoriété, acquise à Avignon, comme causidicus.
Il se présente d’ailleurs comme un praticien de cette ville41, bien qu’il soit
originaire du castrum de Sauve, au nord-ouest de Nîmes. Fils d’un miles qui
détenait, en 1154, le castrum de Bernis en alleu avant de le céder en fief de
reprise au vicomte de Nîmes, Bernard Aton V, sa carrière d’avocat semble
avoir commencé en 1155 dans la région d’Aix42. Deux ans plus tard, il est
mentionné à Arles, auprès de l’archevêque Raimond de Montredon, avec le
prédicat de grammaticus, aux côtés d’un autre Nîmois, le fameux canoniste
Raimond des Arènes 43. C’est vers la fin des années 1150 qu’il se fixe à
Avignon, cité dans laquelle il est très actif et où il s’illustre à plusieurs reprises
comme judex consulum de la ville (1179, 1180, 1187, 1189, 1191, 1194). Il
s’agit d’une fonction annuelle qui fait de lui à la fois un assistant judiciaire et
un conseiller des magistrats municipaux44. Membre du patriciat urbain, il
détient des droits sur le port ; le jurisperitus investit également dans la rase
campagne : en 1175, il devient coseigneur de Noves, s’attribuant le qualificatif
38. LE BLÉVEC (D.) et VENTURINI (A.), op. cit., n° 299, p. 243 (janvier 1170) ; n° 370, p. 316
(décembre 1173) ; n° 270, p. 219 (mai 1179) ; CARRAZ (D.), n° 145 (pour la maison).
39. TEULET (A.) et alii, op. cit., t. I, n° 289, p. 119-120.
40. CARRAZ (D.), op. cit., n° 145.
41. Avinionensis causidicus, causidicus de Avinione (LEROY (N.), Une ville et son droit. Avignon
du début du XIIe siècle à 1251, Paris, 2008, p. 552, n. 265).
42. GOURON (A.), « Le manuscrit de Prague, Metr. Knih. J. 74 … », dans Pionniers du droit…,
op. cit., p. 236.
43. LEROY (N.), op. cit., p. 320, n. 433. L’année suivante, en 1158, Raimond des Arènes intervient comme avocat auprès des cisterciens de Valmagne (GOURON (A.), « Penuria advocatorum »,
dans Pionniers du droit…, op. cit., p. 3).
44. LEROY (N.), op. cit., p. 55, p. 463, et annexe 2, p. 629-631.
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de miles45. Cette fortune bien établie est attestée au-delà de sa mort, survenue
après 1195 : en 1202, sa veuve, Adalaïs, est en mesure de prêter la somme de
2 000 sous à l’évêque de la ville46. Le prestige du défunt juriste rejaillit également sur son petit-fils, Guilhem Élzéar, qui se targue de cette noble ascendance
dans une charte de 121547.
Élzéar d’Avignon n’appartient pas au personnel permanent de Raimond V et
n’hésite pas à proposer ses services à d’autres princes de la région : le grand
rival du Toulousain, le roi Alphonse d’Aragon († 1196), déclare en 1172 qu’il
tient Élzéar pour l’un de ses fidèles48. Il se déplace ponctuellement à la cour du
comte, à Saint-Gilles et dans les environs, mais n’intervient guère dans les
transactions locales49. Plutôt placé en tête dans les listes testimoniales – ce qui
pourrait indiquer qu’il a participé à la préparation des actes –, il semble être
consulté occasionnellement, comme lors de quelques donations en faveur
d’établissements religieux (abbayes de Frigolet, Franquevaux, Saint-André du
Mont-Andaon)50. Toutefois, il met en œuvre ses compétences pour au moins
trois dossiers importants au regard de la politique provençale du comte. En
avril 1185, il se trouve à Uzès, dans la chambre du palais épiscopal, parmi les
hommes qui assistent à l’inféodation, en faveur de Raimond d’Uzès, d’un
certain nombre de biens ayant appartenu au vicomte de Nîmes. Le prince
récompense ainsi un de ses principaux alliés qui l’a aidé à vaincre et à capturer
Bernard Aton VI, permettant au Toulousain un retour en force dans la région et
dans la ville de Nîmes51. Il faut surtout retenir qu’Élzéar d’Avignon est, cinq
ans plus tard, l’un des juristes élaborant le traité très politique qui, le 26 janvier
1190, sur l’île de Jarnègues, près de Tarascon, permet au Raimondin de
conclure une paix quasi définitive (firma pax et concordia) avec son grand
45. LEROY (N.), op. cit., p. 322, n. 442 ; p. 24, n. 56 ; p. 70, n. 319 et p. 291, n. 279.
46. LEROY (N.), op. cit., p. 277, n. 195 et p. 310. Lui-même était en mesure de prêter la somme
de 46 marcs d’argent à Giraud II Amic, un des proches du comte Raimond V (GOURON (A.), « Le
manuscrit de Prague, Metr. Knih. J. 74 … », dans Pionniers du droit…, op. cit., p. 237).
47. LEROY (N.), op. cit., p. 325.
48. GOURON (A.), « Le manuscrit de Prague, Metr. Knih. J. 74 … », dans Pionniers du droit…,
op. cit., p. 237. En mars 1185, Helisarius, causidicus de Avinione, est témoin, placé en deuxième
position, de la cession du Razès, du Gévaudan et du Carladès par le roi d’Aragon à son frère
Sanche, comte de Provence (SANCHEZ CASABON (A. I.), Alfonso II Rey de Aragón, conde de
Barcelona y marqués de Provenza. Documentos (1162-1196), Zaragoza, 1995, n° 367, p. 492493).
49. Elzéar est absent du cartulaire du Temple et on compte une seule apparition dans le cartulaire de l’Hôpital : en septembre 1188, le legis peritus confirme au prieur la donation de ses droits
sur le port et le pont d’Avignon : pro jure meo quod habeo in portu et ponte Avinionis […]
occasione portanagii vel alicujus usatici (LE BLÉVEC (D.) et VENTURINI (A.), op. cit., n° 347).
50. Helisiarius de Avinione causidicus (Beaucaire), mars 1185-86 ; Helisiarius de Avinione
(Franquevaux), août 1187 ; Elisiarius de Avinione, Saint-Gilles, juin 1189 (CR, n° 211, 215, 222).
51. MACÉ (L.), « Chronique d’une grande commotion : la rivalité entre les comtes de Toulouse
et les Trencavel (XIIe-XIIIe siècles) », Revue du Tarn, t. 176, 1999, p. 671 ; CR, n° 202.
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compétiteur, le roi d’Aragon Alphonse II52. Le praticien use de son expérience
et de sa bonne connaissance du droit savant pour y insérer « une clause
compromissoire techniquement très évoluée, où est prévue l’élection de mediatores pro utraque parte, ce qui revient à tirer parti de la Nov. 80 c. 8, et cela
dans la version, récemment diffusée, de l’Authenticum53 ». Enfin, dernier acte à
mettre à l’actif de cet avocat si réputé, la solennelle confirmation des privilèges
de la ville de Nîmes que le comte renouvelle le 15 septembre 119454. Il y
établit un subtil lien entre privilegium et immunitas, ce qui permet aux
habitants de recevoir une importante concession : le droit de clore leur cité de
remparts55. Élzéar est encore présent à Nîmes lorsque le nouveau seigneur,
Raimond VI, confirme la charte de son père, en mai 119556, puis il disparaît de
la documentation.
Celui qui l’assiste à plusieurs reprises est Pierre Fouquois (Petrus Fulcodius),
judex originaire de Saint-Gilles, lieu où sa présence est bien attestée entre 1183
et 1205, comme le laissent transparaître à l’envi les très nombreuses chartes
produites par les deux ordres religieux militaires de la ville et dans lesquelles
son nom s’impose peu à peu au terme de certaines transactions57. Proche du
52. CR, n° 228.
53. GOURON (A.) « Le manuscrit de Prague, Metr. Knih. J. 74 … », dans Pionniers du droit…,
op. cit., p. 239.
54. Actum est hoc in urbe Nemausi in vipsia, sub presentia Hilisiarii de Avinione (CR, n° 255).
Aux côtés d’Élzéar, d’autres juristes se pressent, dont un certain Regordi causidici, vraisemblablement un parent du fameux historiographe officiel du roi de France, Rigord, l’auteur des Gesta
Philippi Augusti.
55. GOURON (A.), « La notion de privilège dans la doctrine juridique du XIIe siècle », dans
Pionniers du droit…, op. cit., p. 1-16.
56. CR, n° 266.
57. Dans les souscriptions, il est mentionné parmi les témoins en 1183 (L E BLÉVEC (D.) et
VENTURINI (A.), op. cit., n° 367), en 1186 (n° 317), en 1190 (n° 271), en 1197 (n° 143), en 1199
(n° 263), en 1202 (n° 1, n° 296), en 1203 (n° 109), en 1205 (n° 276). Il seconde le viguier comtal
comme juge (assidente illi pro judice) en 1197 et l’aide à rendre une sentence arbitrale (n° 108) ;
participe comme juge à la publication d’un testament en 1188 et en 1198 (n° 280 et 279). Il détient
une terre près du castrum de La Motte en 1198 (n° 6). Pour le Temple, il est témoin d’une vente en
janvier 1182-83 pour laquelle le comte de Toulouse et son fils sont portés fidéjusseurs (CARRAZ
(D.), op. cit., n° 117) ; témoin de cession de biens en août 1183 (n° 124) ; témoin d’une vente en
avril 1185 (n° 138) ; confirmation de vente en mai 1185 (n° 141) ; approbation d’une vente, en
compagnie du viguier comtal et comme juge-chancelier en juillet 1185, causa cognita et auctoritate
et decreto domini comitis (n° 143) ; témoin d’une vente comme juge-chancelier en octobre 1185
(n° 146) ; en juin 1187 (n° 156) ; en août 1187 (n° 160, 161) ; témoin pour une vente comme jugechancelier en juillet 1188 avec Alexander (n° 176) ; témoin d’une cession de biens en février 118889 (n° 185) ; témoin d’une vente comme juge-chancelier en novembre 1189 (n° 187, 188) ; en avril
1190 (n° 201, 202, 203) ; témoin en juillet 1190 (n° 207) ; témoin comme juge-chancelier d’un
arbitrage en septembre 1190 (n° 208) ; d’une cession de biens en décembre 1192 (n° 243) ; témoin
d’une vente en avril 1194 (n° 259) ; assesseur du viguier comtal pour une vente en avril 1195
(n° 280) ; témoin en décembre 1195 (n° 299) ; témoin de vente en novembre 1196 (n° 308) ; témoin
pour le Temple d’un accord en décembre 1196 (n° 309) ; témoin d’un partage en avril 1197
(n° 313) ; témoin de vente en mars 1198 (n° 318) ; en septembre 1198 (n° 321, 322) et novembre
1198.
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Temple, il est consulté dans divers arbitrages concernant les affaires de la
Milice, soit à titre particulier, soit en tant que juge-chancelier du comte de
Toulouse58. Ainsi, il fait partie de l’aréopage d’experts qui, en Arles, en avril
1188, aide Guilhem Porcelet et Isarn Aldeguer à arbitrer la controverse
relative à la possession d’une île que le commandeur du Temple de SaintGilles revendiquait59.
Issu de la notabilité locale, il gravite à ses débuts dans les milieux satellites
de l’établissement templier. Il se manifeste dans la proximité d’un certain
Fulcodius, mentionné comme consul en avril 116360, bien qu’aucun lien direct
de parenté ne soit évoqué par la documentation. Tout comme Élzéar
d’Avignon, il entre au service de Raimond V au printemps 1185, faisant
sceller, à Uzès, l’acte d’inféodation des anciens biens du vicomte de Nîmes.
Par la suite, Pierre Fouquois apparaît fréquemment dans les actes du comte de
Toulouse avec le titre de sa fonction : juge-chancelier (judex et cancellarius)61.
Cet office l’autorise à faire appliquer le sceau et la bulle comtale comme il le
précise lui-même à plusieurs reprises (hanc cartam sigillavi). Quand il est
associé à son confrère, le célèbre Élzéar d’Avignon, il est toujours placé après
lui dans les listes testimoniales mais en bonne position avant un autre juriste, le
causidicus saint-gillois, Bertrand Raoul, qui apparaît la dernière année du
principat de Raimond. De fait, quand il n’intervient pas comme juge-chancelier, Pierre figure comme témoin de privilèges concédés à divers établissements religieux (abbayes de Franquevaux, Saint-André du Mont-Andaon,
Temple de Saint-Gilles)62 et prend part au troisième traité de Jarnègues (1190).
58. Il établit un arbitrage, comme juge-chancelier, pour la possession d’un jardin en février 1193
(CARRAZ (D.), op. cit., n° 244) ; règle un différend en octobre 1195 (n° 293) ; un autre arbitrage
avec Guilhem III de Sabran, connétable du comte, en décembre 1195 (n° 298) ; encore un autre
avec Raimond Ibilot en juin 1197 (n° 314) ; témoin d’un arbitrage qu’il scelle comme judex, en
janvier 1202, avec sa devise (n° 339) ; idem, il scelle comme judex en juin 1202 une confirmation
pour le Temple (n° 344).
59. Jacobus de Burgo, causidicus, Pontius Bertrandus, causidicus […] Elisiarius (de Avinione),
Petrus Fulcodius, Alexandrius, causidicus (CARRAZ (D.), op. cit., n° 173).
60. LE BLÉVEC (D.) et VENTURINI (A.), op. cit., n° 302. Fulcodius est témoin, en septembre
1164, dans un acte concernant les copropriétaires de marais situés près de Saint-Gilles (n° 305). Il
est également cité en 1169 quand le Temple demande l’autorisation d’édifier un oratoire (CARRAZ
(D.), op. cit., n° 045) ; il apparaît comme premier témoin dans un acte du comte de Toulouse
rédigé à Saint-Gilles en août 1175 (CR, n° 149) et figure parmi les habitants de la ville qui valident
le testament d’Ermessinde en 1176. Ce Fouquois est déclaré défunt en août 1185 (CARRAZ (D.),
n° 145). Il laisse une veuve, Béatrix, et comme héritière une fille dénommée Marie, qui a pour
oncles paternels deux importants notables de Saint-Gilles, Bernard et Raimond Ibilot (CARRAZ
(D.), n° 176). Le défunt aurait légué à Pierre Fouquois l’équivalent de 1 000 sous en monnaie
nouvelle : Petrus Fulcodius […] petebat mille sol. de bona moneta, allegans Fulcodium ipsos mille
sol. ei in suo testamento legasse, somme de 1 640 sous raimondins que le juriste obtient devant la
cour du viguier comtal, Bermond, en avril 1190 (CARRAZ (D.), op. cit., n° 202).
61. CR, n° 202, 207, 213, 215, 224, 228, 253.
62. CR, n° 215, 222, 253.
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En mai 1194, il est présent au moment de la rédaction d’un certain nombre
d’accords qui visent à réconcilier son prince avec le seigneur Guilhem VIII de
Montpellier, événement qui lui permet à l’occasion de rencontrer un juriste
renommé, magister Guido, à savoir Gui Francesc63. Quelques semaines plus
tard, il accompagne le comte jusqu’à Nîmes et l’assiste pour sa dernière
charte64. Il reste au service de son fils jusqu’en 119665.
Juges-chanceliers et savants glossateurs
Le causidicus de la seconde moitié du XIIe siècle est en mesure d’intervenir
à différents niveaux, le savoir-faire de l’homme de science l’autorise à une
activité multiforme. Comme le rappelait É.-G. Léonard, les responsables de la
chancellerie comtale sont également des juges, ainsi que le mentionne explicitement la titulature de Raoul (causidicus et cancellarius) et de Pierre Fouquois
(judex et domini comitis cancellarius). La devise adoptée par ce dernier (Pone,
Domine, custodiam ori meo)66 ne semble pas avoir de lien direct avec les
fonctions et les devoirs de maître des scribes. « Chef de la justice et non chef
de bureau, le juge-chancelier invite un notaire faisant fonction de greffier à
dresser un instrument dont il lui dicte les dispositions principales, puis souscrit,
scelle ou fait sceller l’acte67. » Ses fonctions sont connues avec précision grâce
aux Coutumes de Saint-Gilles rédigées au début de la période suivante. En tant
que jurisconsulte, il a connaissance des affaires traitées, assiste donc le viguier
comtal dans l’exercice de la justice (percevant une partie des droits au passage)
et confirme la publication des testaments ; en tant que chancelier, il doit se
charger de la conservation des instruments princiers, de l’usage des sceaux et
des bulles (dont il a également une part du profit) ainsi que de l’encadrement
des notaires68. De fait, Raoul et Pierre sont parfois auteurs de la charte, parfois
ils en dictent seulement la teneur à un scribe et se contentent de la faire sceller.
Ailleurs, dans le comté de Mauguio, Raimond V maintient la juridiction
seigneuriale qui préexistait depuis au moins 1125. La cour dispose d’un juge
en 1175, puis, une autre cour de justice, agissant au nom du comte de Toulouse
et de Mauguio, est instituée dans le castrum de Montferrand à la fin du
XIIe siècle69.
63. CR, n° 250, 251, 252.
64. CR, n° 255.
65. MACÉ (L.), op.cit., p. 134.
66. Ps. 140, v. 3.
67. LÉONARD (É.-G), art. cit., p. 45.
68. LÉONARD (É.-G), , art. cit., p. 46.
69. LESNE-FERRET (M.), « Un siècle de pratique judiciaire à Montpellier (1104-1204) : la cour
seigneuriale des Guilhem », Justice et justiciables. Mélanges Henri Vidal, Montpellier, 1994,
p. 58-59.
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En parallèle à leur activité aulique, au moins trois des praticiens du droit qui
assistent Raimond V conduisent un travail d’exégèse juridique que leur
autorise une certaine maîtrise de la dialectique. Ainsi, Elzéar d’Avignon est
l’auteur de l’Abbreviatio Quoniam egestas, un abrégé du Décret de Gratien,
opus sans doute rédigé au milieu du siècle, ce qui ferait de lui le plus ancien
décrétiste à l’ouest des Alpes. Son œuvre témoigne de la connaissance d’une
version moderne des Novelles et il sait enrichir ses commentaires d’emprunts
fortement inspirés par des sources extrajustiniennes comme Cicéron, Augustin
et Isidore de Séville 70. De son côté, Pierre Fouquois de Saint-Gilles a
rassemblé, vers 1175, les Questiones Gratianopolitanae, une importante
collection de disputationes qui récapitule avantageusement les dernières
avancées du droit savant71. Il se procure également une copie latine du Codi
rédigé par son maître, Raoul de Saint-Gilles. En 1218, il emporte l’ouvrage
avec lui, dans sa dernière retraite, la Grande-Chartreuse, où il achève pieusement sa vie en 123272. Le troisième juge-chancelier de Saint-Gilles, Bertrand
Raoul, sans doute un fils ou un parent de Raoul de Saint-Gilles, intervient dans
les tout derniers instruments que fait rédiger le Toulousain durant l’année
119473. Il sert le comte suivant, de 1196 à 1211, mais s’illustre également en
tant que très probable rédacteur des Coutumes de Saint-Gilles, recueil composé
vers 121574.
Mais le travail exégétique fourni par Raoul de Saint-Gilles dans son fameux
Codi est assurément ce qui a le plus alimenté la réflexion du comte Raimond V
sur la question de l’exercice du pouvoir. L’ouvrage est rédigé en provençal,
vers 1149 ou 1150, dans la ville comtale, au moment où le jeune prince revient
de Terre sainte pour diriger ses domaines75. Cinq ans après, Raoul entre activement au service du comte de 21 ans. Dans son commentaire du Codex de
70. GOURON (A.), « Le manuscrit de Prague, Metr. Knih. J. 74 … », dans Pionniers du droit…,
op. cit., p. 244.
71. GOURON (A.), « Populus : legal entity and political autonomy », dans Juristes et droits
savants…, op. cit., p. 256.
72. GOURON (A.), « L’auteur du Codi », dans Pionniers du droit…, op. cit., p. 20. Pierre
Fouquois est le père de Gui qui devint pape en 1265 sous le nom de Clément IV (Chanoine
NICOLAS, Un pape saint-gillois, Clément IV dans le monde et dans l’Église (1195-1268), Nîmes,
1910, p. 15-18).
73. CR, n° 250, 251, 252, 253, 255 ; MACÉ (L.), op. cit., p. 134.
74. GOURON (A.), « La notion de privilège dans la doctrine juridique du XIIe siècle », dans
Pionniers du droit…, op. cit., p. 5. De ce fertile terreau local, émergea également, à la fin du
XIIe siècle, le causidicus Alexandre de Saint-Gilles, qui fut sans doute l’élève de Raoul et qui
fréquenta par la suite ses collègues juges-chanceliers, Pierre Fouquois et Bertrand Raoul, avant de
quitter sa patrie pour rejoindre Bologne afin de devenir le disciple d’Azon (ibidem, p. 5).
75. Ayant accompagné son père en Orient, lors de la deuxième croisade, Raimond l’orphelin
séjourne à Jérusalem dans la maison du Temple durant l’année 1148-1149 (BOEREN (P. C.), Rorgo
Fretellus de Nazareth et sa description de la Terre sainte. Histoire et édition du texte, AmsterdamOxford-New York, 1980, p. 76-77).
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Justinien, l’auteur y développe la poestat de la terra, une autorité féodale
détenue non par l’empereur mais par lo coms, qui dispose d’une prérogative
capitale, celle de rendre la justice. Ce droit se confond donc avec la personne
du maître qui, pour cette raison, ne doit tolérer aucune injure proférée devant
lui76. Cette potestas, régénérée à la lecture du Code, s’étend au représentant de
la curia comtale, le viguier, mais aussi aux consuls qui doivent agir ex auctoritate domini R. comitis, comme le rappelle le savant praticien dans les privilèges
accordés, en octobre 1178, aux cent trente changeurs de la ville de SaintGilles77. Le même magister est d’ailleurs un des premiers juristes qui ose se
référer à la commonitio du suzerain quand il est question de castella
rendables78. Au moment où, dans sa propre ville, la rivalité seigneuriale avec
l’abbaye de Saint-Gilles enfle davantage chaque jour79, le Toulousain a besoin
d’asseoir son pouvoir à partir de la vénérable parole des anciennes autorités.
Justinien au service des princes
L’œuvre du civiliste Raoul a connu une très large diffusion postérieure, en
Occident et jusqu’au royaume de Jérusalem80. Le comte a donc raison de
vouloir utiliser le bagage culturel de cette nouvelle élite qu’il parvient à attirer
à sa cour. On a pu le constater, l’intérêt de s’entourer d’hommes rompus au
maniement du vocabulaire savant peut se comprendre dans le champ pratique
d’une administration – notion déjà présente dans le Codi sous le calame de
Raoul de Saint-Gilles81 – des territoires et des sujets qui doit permettre de
gagner en efficacité.
L’aide des juristes s’impose également dans le cadre de la Grande Guerre
méridionale dont le principal enjeu est l’affaire provençale82. Dans ce domaine,
l’acquisition « légale » du comté de Mauguio, dont la situation géographique et
le contrôle de l’atelier monétaire sont déterminants dans la géopolitique régio76. GOURON (A.), « Lo comun de la vila », dans Pionniers du droit…, op. cit., p. 213-224, voir
surtout p. 215 et p. 218.
77. TEULET (A.) et alii, op. cit., t. I, n° 288, p. 119 ; GOURON (A.), « Lo comun de la vila », dans
Pionniers du droit…, op. cit., p. 220 ; « L’auteur du Codi », ibidem, p. 17.
78. Ibidem, p. 16.
79. MAZEL (F.), « Lieu sacré, aire de paix et seigneurie autour de l’abbaye de Saint-Gilles (fin
IXe-début XIIIe siècle) », Lieux sacrés et espace ecclésial (IXe-XVe siècle), Cahiers de Fanjeaux,
n° 46, 2011, p. 229-276.
80. GOURON (A.), « L’auteur du Codi », dans Pionniers du droit…, op. cit., p. 20.
81. Ibid., p. 15-16.
82. Voir la récente synthèse proposée par BENITO I MONCLUS (P.), « L’expansió territorial ultrapirinenca de Barcelona i de la Corona d’Aragó : guerra, política i diplomàcia (1067-1213) », dans
F ERRER I M ALLOL (M. T.), R IU I R IU (M.) dir., Tractacts i negociacions diplomàtiques de
Catalunya i de la Corona catalano-aragonesa a l’edat mitjana, vol. I. Tractats i negociacions
diplomàtiques amb Occitània, França i els estats italians, 1067-1213, Barcelone, 2009, p. 13-150.
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nale, montre tout le poids de ce personnel spécialisé dans l’environnement
princier. Si, comme le contexte l’exige, l’entourage rhodanien de Raimond V
conserve une coloration à dominante guerrière, ce dernier admet dans le cercle
étroit de ses familiers des individus instruits et dotés d’un certain degré de
qualification technique, des hommes aptes à traiter des dossiers de haute
importance qui doivent lui permettre d’étendre son rayon d’action sans recourir
au conflit armé. Une nouvelle dialectique oriente le cours des débats. De ces
joutes savantes, le prince peut sortir vainqueur à moindre frais.
La science juridique s’invite d’ailleurs de façon spectaculaire dans le cadre
du troisième conflit baussenque (1161-1162), épisode qui vise à régler la
question de la succession au comté de Provence83. Les décisions prises par
Frédéric Barberousse, lors de la diète de Turin en août 1162, manifestent que
les deux parties opposées dans la magna causa – le comte de Provence,
Raimon Bérenger II, et Huc des Baux (soutenu par le comte de Toulouse) – ont
su s’entourer de redoutables avocats qui ont savamment bataillé à l’aide du
Code de Justinien84. Le premier protagoniste était défendu par le Bolonais
Bulgarus, le second par Rogerius, élève du précédent !
De fait, pour les princes de la seconde partie du XIIe siècle, la maîtrise du
langage savant devient le nouveau symbole de l’autorité. Le droit romain met
en avant la notion de majesté. Et affleure à l’esprit la célèbre maxime justinienne extraite des Institutes : « Ce qui plaît au prince a force de loi85. » De
nombreux puissants ont bien saisi quel bénéfice il y avait à s’entourer de
conseillers qui, dotés de bases solides dans le domaine juridique, peuvent
parfaitement atténuer les effets d’un accord ou en tirer un parti favorable.
Depuis les années 1160, le roi Louis VII apprécie la science de Giraud de
Bourges, notaire et clerc formé au droit romain, et qui sait utiliser le Décret de
Gratien et des compilations de Justinien quand il s’agit de défendre les intérêts
de son maître86. De plus en plus, le souverain capétien s’entoure de ces spécialistes du savoir renaissant, ceux qui connaissent la lex et qui peuvent l’assurer
de disposer d’un arsenal juridique servant efficacement son autorité87.
Entre Rhône et Durance, dès 1150, le comte de Provence Raimond Bérenger
consulte ponctuellement des juristes itinérants88. Le principal adversaire du
Toulousain, le roi d’Aragon Alphonse II, peut lui aussi compter sur une équipe
83. SMYRL (E.), « La famille des Baux », Cahiers du centre d’études des sociétés méditerranéennes, n° 2, 1968, p. 7-108.
84. GIORDANENGO (G.), op. cit., p. 59-61.
85. Quod principi placuit legis habet vigorem (I, II, 6).
86. GOURON (A.), « L’entourage de Louis VII face aux droits savants : Giraud de Bourges et son
ordo », Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 146, 1988, p. 5-29.
87. BOURNAZEL (E.), « Réflexions sur l’institution du conseil aux premiers temps capétiens
(XII e -XIII e siècles) », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, n° 7, 2000
(http ://crm.revues.org//index876.html).
88. GIORDANENGO (G.), op. cit., p. 71, n. 46.
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de légistes, appréciés et recherchés, notamment des Aixois, fils de familles
chevaleresques formés au chapitre cathédral de Saint-Trophime d’Arles, comme
Bernat d’Auriac, Guilhem Barreira, Rainaud de Sainte-Croix, Bérenger et
Guilhem Bernat. De la petite aristocratie urbaine de Marseille sont issus des
hommes comme Peire Audibert et Jaufre Rostaing89. Parfois, il fait également
appel à des individus venant d’outre-Pyrénées, comme Pere de Cardona qui vint
séjourner à Montpellier, en 1180, pour recevoir les enseignements de Placentin90.
Dans le Midi, expressions et connaissances juridiques nouvelles circulent
déjà depuis quelques décennies. La vicomtesse Ermengarde de Narbonne est
conseillée par certains techniciens, notamment Géraud le Provençal, clericus
de la princesse en 1167, auteur de la Summa Trecensis ; un autre clerc, nommé
Guilhem, est présent à ses côtés en 117191. Les Trencavel ne sont pas en reste :
un premier causidicus est attesté à leur cour de Béziers en 1156, avant d’être
rejoint dans les années 1160 par divers magistri qui, collaborant avec les
vassaux du vicomte et ses viguiers, l’aident à régler certains litiges92. Au même
moment, en 1154, maître Robert apparaît dans la documentation rassemblée
par l’évêque d’Agde93. Les chapitres cathédraux de Saint-Étienne d’Agde ou
de Saint-Pierre de Maguelone deviennent de véritables pépinières d’intellectuels qui alimentent toute la région en chanoines légistes.
Enfin, depuis le milieu des années 1130 – et ce bien avant l’arrivée du
fameux Placentin –, la cour du seigneur de Montpellier, Guilhem VI, s’arroge
les services des judices Raimond Rostaing et Huc de Fleix94, associés parfois à
deux magistri, les juristes Hélias et Dulcian. Le chef de la ville est également
entouré par le pionnier du notariat savant, maître Durand. Aussi, au cours de
l’année 1158, Guilhem VII est-il en mesure de se faire accompagner à Béziers
par quatre causidici dont maître Gui Francesc, « position enviable que n’aurait
alors pu soutenir aucun autre baron méridional95 ». À partir de 1160, ce fameux
magister figure parmi ses plus proches conseillers, il est même désigné par son
fils, Guilhem VIII, comme membre du conseil de régence en 1202. Il fait toute
89. AURELL (M.), « 972-1245. Genèse de la Provence comtale », dans AURELL (M.), BOYER (J.-P.),
COULET (N.), La Provence au Moyen Âge, Aix-en-Provence, 2005, p. 77-79.
90. AURELL I CARDONA (M.), « Le personnel politique catalan et aragonais d’Alphonse Ier en
Provence (1166-1196) », Annales du Midi, n° 152, 1981, p. 127-128.
91. GOURON (A.), « L’entourage de Louis VII… », art. cit., p. 27, n. 60 ; « Sur les traces de
Rogerius en Provence », dans Juristes et droits savants…, op. cit., p. 320.
92. DÉBAX (H.), « Le conseil dans les cours seigneuriales du Languedoc et de la Catalogne (XIeXIIe siècles) », dans CHARAGEAT (M.) et LEVELEUX-TEIXEIRA (C.) éds., Consulter, délibérer,
décider : donner son avis au Moyen Âge (France-Espagne, VIIe-XVIe siècle), Toulouse, 2010,
p. 122-123.
93. CHASTANG (P.), Lire, écrire, transcrire. Le travail des rédacteurs de cartulaires en BasLanguedoc (XIe-XIIIe siècle), Paris, 2001, p. 289.
94. VIDAL (H.), « Les premiers avocats à Montpellier aux XIIe et XIIIe siècles », Études offertes
à Pierre Jaubert, Liber amicorum, Bordeaux, 1992, p. 719-733 ; LESNE-FERRET (M.), art. cit.,
p. 51-52.
95. GOURON (A.), « Penuria advocatorum », dans Pionniers du droit…, op. cit., p. 4-5.
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sa carrière au service des deux seigneurs jusqu’en 1204, rédigeant durant son
séjour à Montpellier une importante Summa96.
Aldebert, le pasteur passeur
Un des personnages-clés du principat de Raimond V est l’évêque de Nîmes,
Aldebert d’Uzès (1141-1182). Le prélat, qui est également l’un des oncles du
Toulousain, ne s’illustre pas par une présence assidue dans le conseil du
comte97. Mais, à l’évidence, il s’agit d’un homme d’envergure qui a sans doute
conduit son neveu à découvrir le droit romain, et les individus en maîtrisant
l’usage. Peut-être a-t-il pu attirer l’attention du jeune homme sur l’intérêt,
indéniable, à s’entourer des quelques juristes de haute stature qu’il avait
fréquentés pendant son canonicat nîmois et dont il avait pu apprécier le talent à
moult reprises. À défaut d’indices probants, qu’on en juge au moins par un fait
livré par la documentation. Au moment où le fils d’Alfons arrive au pouvoir,
en 1149, éclate un procès qui oppose le prélat à Jourdain de Montboissier, abbé
de la Chaise-Dieu et frère de Pierre le Vénérable. Pour régler ce litige,
Aldebert a les moyens de recruter quatre avocats nîmois, et pas des moindres :
les pionniers Raimond des Arènes, Élzéar d’Avignon, Pons de Saint-Césaire et
un certain Donadeus. L’abbé de Cluny se plaint d’un tel rapport de force et
écrit au pape Eugène III une lettre dans laquelle il déplore la défaite de son
parent qui a eu, explique-t-il, d’énormes difficultés à trouver des légistes dans
son pays98. Dans cette affaire tranchée par trois prélats dont l’archevêque
d’Arles – le Nîmois Raimond de Montredon –, Aldebert et ses canonistes
frottés de droit savant, anciens membres comme lui de l’école capitulaire
locale, viennent de brillamment s’illustrer. Par la suite, l’évêque est amené à
siéger aux côtés d’un de ses compagnons d’études. En 1155, il est désigné par
le pape Adrien IV pour rendre, avec Raimond des Arènes, une sentence
arbitrale entre Guilhem, abbé de Psalmodi, et Durand, abbé de Saint-Ruf, à
propos d’un litige relatif à la possession de l’église Saint-Silvestre de Teillan99.
96. GOURON (A.), « Qui était l’énigmatique maître G. ? », Journal des Savants, 1989, p. 269289 ; Id, « Maître Durand, pionnier du notariat savant », dans Juristes et droits savants…, op. cit.,
p. 181-187 ; « Sur la paternité de la Summa Vindocinensis (ms. Vendôme 223) », dans Pionniers
du droit…, op. cit., p. 703-720.
97. MACÉ (L.), op. cit., p. 100.
98. GOURON (A.), « Penuria advocatorum », dans Pionniers du droit…, op. cit., p. 2-3 ; « Le
manuscrit de Prague… », ibidem, p. 233 ; « Sur les gloses siglées … », ibidem, p. 30-31.
99. Coram me Aldeberto Nemausensis episcopo et Raimundo de Arenis Sancte Romane ecclesie
subdiacono quibus a domino papa Adriano haec causa terminanda fuerant delegata (VONESLIEBENSTEIN (U.), « Le faux privilège de Gélase II pour Psalmodi, ou Saint-Sylvestre de Teillan,
une église convoitée », dans GROßE (R.) éd., L’acte pontifical et sa critique, Paris-Bonn, 2007,
annexe n° 5, p. 108). En 1174, l’évêque de Rodez le sollicite pour régler un différend entre le
chapitre Notre-Dame et le monastère de Saint-Amans (DESACHY (M.), Fasti Ecclesiae Gallicanae.
6. Diocèse de Rodez, Turnhout, 2002, p. 70).
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Il est également sollicité par son parent pour intervenir sur quelques dossiers
sensibles : en 1158-1159, il fait partie du collège composé de quatre conseillers
chargés d’aider le prince à rendre une sentence judiciaire à Pont-Saint-Esprit
dans une affaire opposant l’évêque de Die au comte de Diois100. Le prélat est
également une des chevilles ouvrières de la trêve passée entre le Toulousain et
le roi d’Aragon, en février 1173. Il s’engage, en cas de non-respect du serment,
à établir un nouvel arbitrage avec d’autres hommes de bonne volonté101. Par
ailleurs, il retrouve son ami le canoniste Raimond Cardinalis en 1174 lors du
pacte de sûreté échangé à Saint-Gilles entre le prince et le vicomte de Nîmes,
Bernard Aton VI102. En avril 1176, il assiste au premier traité de Jarnègues
passé entre Alphonse II et le comte de Toulouse103. Enfin, Aldebert intervient
de nouveau, en novembre 1176, dans la dévolution de la principauté de
Mauguio : il est associé à Raimond des Arènes quand il s’agit de recueillir les
dépositions des témoins qui, aux côtés de Raoul de Saint-Gilles, ont assisté au
décès d’Ermessinde de Mauguio dans le castrum de Malaucène104. Semblant
avoir quelques compétences dans le domaine de la science juridique, sans que
rien indique qu’il ait reçu une quelconque formation, Aldebert, comme la
plupart des évêques de la région, connaissait étroitement le milieu des praticiens et savait quel profit il pouvait en tirer, pour lui comme pour son neveu de
prince. Sollicité autant par l’éclat de son rang, pour le prestige de son autorité
que pour ses capacités techniques supposées, le haut dignitaire nîmois était
résolument une pièce capitale sur l’échiquier raimondin.
*
* *
À l’instar des autres dynastes méridionaux, le comte de Toulouse de la
seconde moitié du XIIe siècle associe savoir social et savoir docte au sein de sa
cour et de son conseil105, comme le montre la présence auprès de lui de son
homme de confiance, Raoul de Saint-Gilles. Raimond V ne s’est pas contenté
de la prise collective de décision qu’impliquent l’aide et le conseil, assistance
collégiale que doivent lui prodiguer barons et vassaux pour bien gouverner ses
domaines. Dans le cadre de la concertation recherchée par tout dirigeant, selon
100. Judiciali sententia diffinimus (CR, n° 75).
101. CR, n° 135.
102. CR, n° 140.
103. CR, n° 158.
104. In presentia domini R. de Arenis, sancte Romane ecclesie diaconi cardinalis titulo Sancte
Marie in Via lata et domini A. Nemausensis episcopi publicatum fuit testamentum seu ultima
voluntas Ermessinde comitisse Melgorii per depositiones testium juratum (TEULET (A.) et alii, op.
cit., t. I, n° 268, p. 110-111) ; VIDAL (H.), « Comment le comte de Toulouse devint comte de
Melgueil … », art. cit., p. 839-850.
105. DÉBAX (H.), art. cit., p. 128.
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le contexte et ses besoins, il a réussi, de façon complémentaire, à puiser au sein
d’un carré juridique régional (Arles, Avignon, Nîmes, Saint-Gilles) quelquesuns des meilleurs spécialistes du droit savant. Cette recherche des brillants
esprits locaux, d’experts à la compétence reconnue, lui permet de tendre vers
une certaine professionnalisation de son entourage qui n’en conserve pas moins
son caractère féodal : si les études ouvrent les portes du palais comtal, les
légistes n’en profitent pas pour autant pour se substituer aux magnats. « Que
l’on se croie obligé de leur adjoindre des gens compétents témoigne d’une
prise de conscience nouvelle : la décision des arbitres n’est plus guidée par le
bon droit ou le bon sens, par la Justice au sens plein du terme, mais aussi par
l’argumentation juridique, et c’est tout autre chose106. »
Enfants des groupes chevaleresques ou des notables urbains, ces hommes qui
réussissent grâce à leurs connaissances dans le domaine du droit savant sont
devenus indispensables à la cour. Leur présence au sein d’une chancellerie qui
se structure comme telle s’explique par le fait que le document écrit, la charte,
est organisé et pensé selon des formules visant à garantir le bon droit ; l’instrumentum est devenu un outil éminemment juridique parce que les compétences
développées par les romanistes offrent les cadres d’une nouvelle pratique faite
de rigueur et de technicité.
Dans sa quête de la matière grise, Raimond V n’a pas besoin de s’aventurer
bien loin : si, au XIIe siècle, Saint-Gilles était connue pour sa foire et ses
changeurs, ou pour son port, site d’interface pour le transport des pèlerins mais
aussi pour les échanges commerciaux entre les contrées septentrionales et la
Terre sainte, elle l’était également pour la qualité et le talent de ses juristes qui
pouvaient aisément y trouver une belle clientèle (le comte, l’abbaye, les deux
commanderies des ordres religieux-militaires, la bourgeoisie marchande
locale). Une ville dont le trafic est essentiellement contrôlé par les Génois et
les Pisans, eux qui furent sans doute les principaux relais de la diffusion des
pratiques juridiques dans cette partie du littoral méditerranéen107. Dans l’agglomération comtale, les consules sont mentionnés en 1143 : l’usage même de ce
terme illustre une certaine familiarité avec le droit et les notions nouvelles que
les hommes de Gênes et de Pise manient depuis un certain temps.
Certes, on a pu souligner les faiblesses culturelles du Midi des troubadours,
où les écoles semblent bien discrètes auprès des cathédrales et des monastères,
où les scriptoria et les magistri se font rares108. Mais la précocité et le rayonne106. GIORDANENGO ( G.), op. cit., p. 70.
107. COMBES (J.), « Saint-Gilles et le trafic de l’Europe occidentale au XIIe siècle », Les zones
palustres et le littoral méditerranéen de Marseille aux Pyrénées, Fédération historique du
Languedoc méditerranéen et du Roussillon, LVe congrès, Montpellier, 1983, p. 51-71 ; SALVATORI
(E.), Boni amici et vicini. Le relazioni tra Pisa e le città della Francia meridionale dall’XI secolo
agli inizi del XIV, Pise, 2002.
108. VERGER (J.), « Les écoles cathédrales méridionales. État de la question », dans La cathédrale (XIIe-XIVe siècle), Cahiers de Fanjeaux, n° 30, 1995, p. 245-268.
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ment, au XIIe siècle, des gloses produites par les maîtres formés dans les
centres provençaux viennent largement nuancer le constat initial.
Le Midi toulousain ne reste pas à l’écart de cette diffusion du droit romain.
Les Institutes sont connus à Saint-Antonin, en Rouergue, dès avant le milieu du
XIIe siècle109. Mais à Toulouse même, on se tourne encore vers la région rhodanienne quand il faut consulter de grands sapientes : en 1180, les frères de
l’Hôpital font appel aux services du Montpelliérain Gui Francesc quand il
s’agit de régler leur contentieux avec le chapelain de la Dalbade110. Il faut
attendre la fin de la période pour voir, en 1191, l’évêque de Toulouse,
Fulcrand, ancien archidiacre de Saint-Pierre de Maguelone, réunir dans son
tribunal quelques laïcs experts dans l’argumentation juridique, notamment
maître Pierre de Marquefave ou encore Bernard Pierre de Coussa, originaire du
bourg Saint-Sernin111. « Le droit romain […] a beaucoup de mal à se frayer un
chemin avant 1180. Au XIIIe siècle, il aura même la réputation d’être le droit
des clercs et des Français112 ! »
C’est dans les mois qui avoisinent l’an 1200 que le nouveau comte,
Raimond VI (1195-1222), fait appel à son tour à certains juristes toulousains,
souvent issus des milieux consulaires, pour régler divers litiges d’ordre
féodal113. Progressivement, l’élite urbaine garonnaise s’affirme davantage au
sein de l’entourage princier. En 1205, quand le cartulaire de la Cité est confectionné, la lettre initiale du premier acte recopié dans le registre contient la
représentation du comte, de son viguier et d’un consul, notable apte à
commenter la valeur de l’écrit114. Au palais comme à la maison commune, le
juriste toulousain a désormais droit à tous les honneurs.
109. ÉCLACHE (M.), SCELLES (M.) et WATIN-GRANDCHAMP (D.), « Références précoces aux
Institutes de Justinien à Saint-Antonin en Rouergue », Revue du Tarn, n° 130, 1988, p. 309-331 ;
OURLIAC (P.), « Une statue de Justinien en Rouergue vers 1140 », Revue historique de droit
français et étranger, n° 66, 1988, p. 329-335.
110. Avant 1180, la capitale raimondine n’aurait accueilli qu’un seul praticien connaissant le
droit savant : il s’agit de maître Étienne de Montaudran, mentionné en 1159, choisi pour arbitre en
1164, et qui vit toujours en 1177. Si la ville semble encore réfractaire à la lex, elle va changer
d’attitude à la fin du siècle, sans doute sous l’influence de techniciens mieux formés (GOURON (A.),
« Dénonciation de nouvel œuvre et pratique méridionale », dans Pionniers du droit…, op. cit.,
p. 401-414).
111. MUNDY (J.-H.), « Heretics and usurers : Episcopal Judges and the Official », dans Studies
in the Ecclesiastical and Social History of Toulouse in the Age of the Cathars, 2006, p. 176-177.
112. PRADALIÉ (G.), « La ville des comtes (Xe-XIIIe siècle) », dans TAILLEFER (M.) dir., Nouvelle
histoire de Toulouse, Toulouse, 2002, p. 79.
113. MACÉ (L.), op. cit., p. 156-157.
114. MACÉ (L.), « Pouvoir comtal et autonomie consulaire à Toulouse : analyse d’une miniature
du XIIIe siècle », Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France, t. LXII, 2002, p. 5159. Le détail de cette figuration se trouve en couverture du présent volume.
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